Sauver le Divan...

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Pour vivre sur le boulevard Saint-Laurent, il faut être cool. Cool comme Étienne et Sandrine, les mythiques bobos de la série du même nom. C'est un préalable. Impossible de penser vivre sur cette artère qui palpite jour et nuit si on n'est pas un peu, beaucoup, cool.

Depuis que Mordecai Richler, Leonard Cohen et même Coeur de pirate l'ont immortalisé en écrits et en chansons, le boulevard Saint-Laurent est en effet devenu le sommet de la «coolitude» montréalaise.

Les lofts y sont immenses. Les loyers, encore raisonnables. L'environnement est métissé, bigarré, éclectique. Comme le résume le guide Ulysse, Saint-Laurent, c'est l'artère par excellence pour capter l'essence de Montréal. Son âme aussi, ajouterais-je.

C'est probablement tous ces facteurs combinés qui ont attiré X et Y, appelons-les Étienne et Sandrine, dans un loft du boulevard Saint-Laurent, il y a cinq ans. Pour rester vague, disons que le loft était dans le sillage du Divan orange.

Je vous ai déjà vanté les splendeurs de cette petite boîte aux murs orange, au plancher de bois laminé par le temps, qui offre, pratiquement 365 jours sur 365, une scène aux artistes et aux musiciens émergents, et qui permet à un public hétéroclite de les découvrir pour une bouchée de pain.

C'est d'ailleurs là que la toute mignonne Coeur de pirate a fait ses premiers pas, il y a six ans. Avant elle, le groupe Arcade Fire y a donné ses premiers concerts. Idem pour Patrick Watson, Yann Perreau, Tricot machine, Karkwa et j'en passe.

Depuis sa naissance, il y a 10 ans, le Divan orange a vu sa renommée croître au-delà des frontières, attirant en ville des hordes de jeunes musiciens d'autres provinces et même d'autres pays, désireux d'y faire leurs classes.

Sans exagérer, le Divan orange est un petit joyau de la scène culturelle montréalaise, voire un pôle incontournable de la musique émergente.

Pourtant, le Divan pourrait être contraint de fermer ses portes en 2015. Ça ne serait pas la fin du monde, mais ce serait la fin de quelque chose de vivant et de vibrant, quelque chose qui fait le charme et la singularité de Montréal.

Tout cela à cause d'Étienne et de Sandrine, les bobos qui se sont installés dans son sillage en toute connaissance de cause, il y a cinq ans.

Non seulement ils savaient dans quoi ils s'embarquaient, puisque le Divan orange existait déjà et présentait des spectacles à plein régime, mais, l'été dernier, Étienne et Sandrine ont renouvelé leur bail. Malgré le bruit, la musique, le va-et-vient, malgré tout, en somme, les bobos ont redit oui au proprio à un moment où, de toute évidence, tout allait encore pour le mieux entre le Divan et eux.

Et puis un truc pas très cool est arrivé: les jeunes musiciens voisins de Sandrine et Étienne ont déménagé. Leur loft, autrefois tapissé de matelas, de meubles et de carpettes, s'est retrouvé tout nu et tout vide, devenant par le fait même une caisse de résonance.

Le bruit qui émanait des concerts du Divan orange s'est retrouvé amplifié et magnifié à la puissance mille. Et ce qui n'avait jamais été un problème en est devenu un.

Les bobos, autrefois si cool et tolérants, ont viré capot et se sont mis à appeler la police. Une fois, deux fois, trois fois. Au total, entre les mois d'octobre et de décembre, le Divan a fait l'objet d'une cinquantaine de plaintes pour bruit, accompagnées de contraventions totalisant 17 000$, somme faramineuse que la coopérative culturelle du Divan entend bien contester.

J'ai écrit que tout cela était la faute aux bobos, mais, dans le fond, c'est aussi un peu la faute au boulevard Saint-Laurent, qui, il y a 10 ans, était à l'article de la mort. Pour le réanimer, la Ville a distribué des permis qui n'étaient pas toujours adéquats, ouvrant la porte, au nom de la prospérité, à toutes sortes d'entourloupettes.

Le Divan orange a ainsi un permis de bar et non pas de salle de spectacle. Comme il ne s'agit pas officiellement d'une salle de spectacle, le proprio du local n'a jamais cru bon de faire des travaux d'insonorisation. Or, aujourd'hui, ces travaux sont plus qu'essentiels. Le hic, c'est que l'absence de normes et de permis ne les rend pas vraiment obligatoires.

Tout n'est pas perdu pour autant. Les gens du Divan ont lancé une campagne de sociofinancement afin d'amasser les fonds nécessaires à des travaux d'insonorisation. Elle va bon train, aidée par une lettre ouverte sur Facebook, signée par tout ce qui grouille et grenouille en musique à Montréal, y compris les gens d'evenko, de Pop Montréal, des Francos et du Festival de jazz.

Et puis, les gens du Divan sont en négociation avec le proprio pour installer leurs bureaux dans le loft trop vide. Un architecte a été engagé pour trouver des façons d'amortir le bruit.

Bref, tout le monde fait son gros possible pour sauver les meubles: aussi bien les gens de cette coopérative culturelle fondée par Lionel Furonet que Christine Gosselin, la conseillère d'arrondissement, et les gens de la Société de développement du boulevard.

Tant mieux, car, si le Divan meurt, la musique à Montréal meurt un peu avec lui. La ville ne sera jamais plus la même sans son Divan.

Quant à Étienne et Sandrine, s'ils tiennent absolument à rester dans leur loft alors qu'on leur a dressé une liste de 106 logements comparables et libres, qu'ils endurent. Être cool, c'est aussi accepter que le collectif l'emporte parfois sur les droits des individus.

Sur ce, chers amis, je vous souhaite une belle et bonne année 2015 avec plein de musique, de joie et d'allégresse, partout dans votre vie, y compris sur le divan...

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