Attrapez un lutin et ne payez rien

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Dans deux jours exactement, ce sera fini. Tous les lutins qu'auront attrapés vos enfants vont plier bagage et prendre le premier traîneau pour le pôle Nord.

Fini les trappes à lutin dans la neige. Fini la poche de farine renversée, le rouleau de papier déroulé, les casseroles éparpillées dans la cuisine. Fini les beaux gros dégâts qui rapprochent et font rigoler parents et enfants.

On connaît la légende des lutins, ces esprits maléfiques chassés des villages parce qu'ils faisaient des mauvais coups et semaient la zizanie. On connaît moins la vraie histoire qui a déclenché la folie des lutins et qui les a ramenés dans les chaumières du Québec moderne.

Pour résumer, disons que cette folie est née dans le BMR de Métabetchouan, plus précisément dans le rayon des décorations de Noël. C'est là que Nadia Perron, qui est décoratrice pour BMR, et Régis Tremblay, livreur dans la cour à bois, ont croisé leur premier lutin décoratif.

Le premier, mais pas le dernier. D'ailleurs, jusqu'à ce jour, la plupart des lutins vendus au Québec, et tout particulièrement chez BMR, n'ont pas l'appellation de jouets (ni le sceau de Santé Canada), mais bien celui de décorations de Noël.

Toujours est-il que cette année-là (2006), alors qu'il faisait une promenade dehors avec ses petits-enfants (il en a quatre), grand-papa Régis s'est fait demander qui avait fait les traces dans la neige. Spontanément et en pensant au joli lutin de quincaillerie qu'il voulait offrir à son épouse, il a répondu: «Des lutins!» avant de commencer à broder une belle histoire autour des lutins et de la trappe pour les capturer.

Venant d'un homme qui habite un coin du Québec où tout le monde trappe et chasse, c'était presque banal. Mais les petits ont adoré l'histoire. Et dans les jours suivants, quand ils ont fabriqué une trappe, puis capturé un lutin avec une galette, ils ont tellement aimé l'expérience qu'ils l'ont racontée à leurs copains, qui l'ont répétée aux leurs et ainsi de suite.

Un phénomène était né, un phénomène Made in Lac-à-la-Croix, très différent du phénomène américain lancé en 2005 avec le livre The Elf on the Shelf de Carol Aebersold et Chandra Bell.

Différent parce que les lutins américains ne sont pas des amis. Ce sont des espions envoyés par le père Noël pour vérifier si les enfants sont sages: des délateurs, en somme. Chaque fois qu'un petit Américain en trouve un, il le place sur une étagère en essayant de ne pas faire trop de conneries devant son délateur.

Les lutins de Régis Tremblay et de Nadia Perron, eux, sont les amis des enfants. Des amis pour la vie. Mieux encore: ce sont les lutins qui font les mauvais coups. Ils peuvent difficilement aller dénoncer les enfants au père Noël.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Voyant que leur mise en scène lutine gagnait de plus en plus en popularité, Nadia et Régis ont écrit ensemble leur premier livre, publié en 2008 chez Vivat, La grande aventure d'Orion ou la vraie histoire des lutins.

Ils ont aussi voulu concevoir de nouveaux lutins qui ne seraient pas juste des décorations, mais les personnages de leur livre. Ils ont demandé à BMR de les aider. BMR (Montréal) n'a rien voulu savoir, ou du moins a préféré continuer de vendre les lutins décoratifs tout en s'appropriant l'histoire imaginée par Régis et Nadia.

Selon le porte-parole de BMR, tout cela s'est fait d'un commun accord. Selon Régis Tremblay, personne n'a jamais offert de lui payer des droits d'auteur, et comme il ne savait pas ce que c'était, il n'en a pas réclamé.

Quand on pense à l'argent que BMR a fait grâce aux lutins dans une période traditionnellement creuse pour une quincaillerie, on se dit que Régis a raté une occasion en or.

Aujourd'hui, sur son site internet, BMR s'adresse directement aux enfants: «Demande à BMR de te fournir les outils du parfait petit chasseur. Et d'ici Noël, sois attentif aux indices, aux bruits et aux pas dans la neige. Qui sait? Un lutin se cache peut-être chez toi», peut-on lire. En d'autres mots, BMR a complètement récupéré la mise en scène et surtout l'idée originale de Régis et Nadia. Pour zéro sou.

Les deux travaillent toujours pour BMR, mais leur mésaventure les a forcés à s'organiser et à prendre un agent, Denis Boivin, un documentariste, réalisateur du film Le pardon.

Depuis, ils ont changé d'éditeur et sont maintenant publiés par Michel Brûlé, des éditions Cornac. Denis Boivin entend créer une authentique marque qui, espère-t-il, mènera à la création d'une série télé, d'un film et surtout, à la fabrication au Québec de vrais jouets à l'effigie des lutins.

Quant à BMR, sa récupération de l'histoire de Régis et Nadia a été si bien faite qu'elle a été imitée à la lettre par Canadian Tire, Canac, Rona et Jean Coutu. Aucun de ces commerçants, en passant, n'a payé un sou de droits d'auteur à BMR ni à ses deux employés.

Je ne sais ce que vous en pensez, mais pour ma part, je me dis qu'un jour il va falloir envoyer une bande de lutins en cravate chez tous ces commerçants pour leur expliquer c'est quoi, des droits d'auteur, et pour les sommer de les payer.

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