Séduits et abandonnés par Netflix

Dans la série House of Cards, la voix... (Photo fournie par Netflix)

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Dans la série House of Cards, la voix de Kevin Spacey était doublée au Québec par le comédien Jacques Lavallée.

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Vendredi dernier, en pleine séance de doublage de House of Cards, la série-culte de Netflix, la directrice de plateau chez Technicolor s'est précipitée en studio. «On arrête tout! Netflix vient de tirer la plogue. La saison 3 de la série sera doublée en France», a-t-elle lancé, la mort dans l'âme, aux acteurs rassemblés.

Quatre jours de travail venaient de partir en fumée et, surtout, on mettait fin abruptement à une belle aventure.

«Je me suis senti comme un ouvrier à qui on annonce que sa shop ferme et déménage en Chine, sauf que dans ce cas-ci, la Chine, c'est la France», raconte le comédien Jacques Lavallée, qui, pour les deux premières saisons de House of Cards, faisait la voix de Frank Underwood, incarné par Kevin Spacey.

Le comédien avait passé une audition avec cinq autres de ses camarades pour le rôle. Il dit avoir été choisi par Kevin Spacey lui-même, qui est aussi producteur de la série. Désormais, c'est un Français ou un Belge qui doublera Frank Underwood. Savoir qu'il a été largué par un homme (Spacey) qui fait le même métier que lui enrage doublement Jacques Lavallée.

Vendredi, c'était le choc et la stupeur chez Technicolor, rue Sainte-Catherine à Montréal. D'autant que la désaffiliation de Netflix est arrivée par courriel, sans plus de formalités.

Chez Cinélume, où le doublage de la première saison de la série a été réalisé, Vasko Nicolov, propriétaire de l'entreprise, n'était pas surpris. «De la minute que j'ai appris que Netflix s'implantait en France, j'ai su que c'était fini pour le doublage de leurs séries au Québec. Parce que le marché français est plus important que le nôtre et que les Français sont hyper protectionnistes à ce sujet.»

Comme un malheur ne vient jamais seul, Netflix en a profité pour mettre fin au doublage de deux autres séries originales: la série d'horreur Hemlock Grove et Orange Is the New Black, qui se déroule dans une prison pour femmes et qui donnait du travail à une quarantaine d'actrices en doublage. Dans le cas de ces deux autres séries, Netflix avait déjà fait connaître ses intentions il y a un mois.

«J'adorais faire cette série», raconte Mélanie Laberge, qui doublait la voix de Piper Chapman, le personnage principal de la série. «C'est d'autant plus dommage de la perdre que des séries télé, on n'en double pas tant que ça au Québec. Non seulement Orange est une super bonne série, mais ça me donnait du travail pendant quatre mois.»

À l'Union des artistes, la présidente Sophie Prégent se sentait un brin impuissante devant la tournure des événements: «Quand on voit comment Netflix a envoyé promener le CRTC et comment le gouvernement conservateur a baissé les bras en refusant d'imposer une taxe ou de demander une quelconque contribution à Netflix, on ne se sent pas vraiment armé pour les combattre. En même temps, je me demande ce que notre propre gouvernement attend pour faire quelque chose pour aider le doublage québécois, qui traverse une bien mauvaise passe.»

Il y a un peu plus de six mois, la présidente se réjouissait pourtant de l'arrivée de Netflix dans le paysage, voyant dans l'implantation de cette nouvelle plateforme un avenir moins noir pour le doublage québécois. Six mois plus tard, c'est retour à la case départ.

Chez Technicolor pendant ce temps-là, le vice-président à l'exploitation, Jean Ducharme, refuse de paniquer ou même de proférer la moindre critique à l'égard de Netflix.

«Dans le monde du doublage, on en gagne et on en perd. L'industrie s'est mondialisée et la concurrence aujourd'hui vient autant de l'Espagne, de la Belgique que d'Israël. C'est à nous d'être plus compétitifs.»

Le vice-président est évidemment mal placé pour parler ou pour critiquer un client qui pourrait un jour lui revenir. C'est peu probable, mais on ne sait jamais.

Selon Jean Ducharme, la solution à cette mini-crise viendra des acteurs et des directeurs de plateau qui, à son avis, vont devoir baisser leurs tarifs et accepter des conditions de travail plus souples, ce qui est loin d'être gagné.

En attendant, certains acteurs comme Sébastien Dhavernas, très actif dans le monde du doublage, appellent au boycottage de Netflix. C'est une mesure comme une autre. Reste qu'avec 50 millions d'abonnés dans le monde, entre 8 et 10 millions au Canada, mais seulement 9% des ménages au Québec, le boycottage risque d'être un coup d'épée dans l'eau.

Qu'à cela ne tienne. Pour l'instant, Netflix domine le marché, fait tout ce qui lui plaît et se comporte comme le dictateur tout-puissant d'une autarcie. Mais cette situation ne pourra durer éternellement. Un jour, Netflix va devoir rendre des comptes: à ses abonnés comme à leurs pays.

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