Maman est partie en voyage

Nathalie Petrowski ne s'attendait pas à jouer à... (Photo fournie par Nathalie Petrowski)

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Nathalie Petrowski ne s'attendait pas à jouer à la mère pendant l'été 1968.

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Il me semble que tout est arrivé cet été-là. Tout ce qui ne devait pas arriver, mais qui est arrivé exprès pour me faire douter de la bonne foi de l'humanité. C'était l'été 1968. L'homme n'avait pas encore marché sur la Lune, mais ça pressait, parce que sur Terre, les grands hommes tombaient comme des mouches sous le feu des balles.

C'était l'été 1968 et mon père conduisait une Citroën qui datait sans doute de la Première Guerre. La peinture avait été mangée par la rouille. La suspension avait carrément suspendu son vol et les quatre portières fermaient selon leur humeur, quand elles ne fermaient pas du tout. À cause de sa forme de batracien et de sa lenteur à élever sa carcasse au-dessus du sol, j'avais surnommé la Citroën de mon père le crapaud.

J'avais 14 ans et je rêvais de marcher sur la Lune ou de partir sur le pouce pour San Francisco avec des fleurs dans les cheveux, accessoire indispensable de l'époque. C'est beau de rêver, mais la réalité, c'est que c'est ma mère qui partait à ma place. Pas sur la Lune. À San Francisco. Sans fleurs dans les cheveux, mais avec un bouquet de pétunias imprimé sur sa robe fuchsia.

Je ne me souviens plus trop du prétexte. Y en avait-il seulement un? C'était l'été 1968 et ma mère, comme toutes les femmes émancipées, nourries au petit-lait de la pilule anticonceptionnelle, partait se ressourcer, s'inspirer, se retrouver et que sais-je encore!

Avant de partir, elle nous avait prodigué un seul conseil: arrangez-vous! Nous l'avons accompagnée à la gare de train en lui lançant des regards humides de teckels tristes pour qu'elle se sente un peu coupable. Mais elle ne mordit pas à notre hameçon, tout absorbée qu'elle était par son départ vers le nirvana. Maman partie en voyage, il ne restait plus que mon père faisant contre mauvaise fortune méchante humeur, mon frère de 4 ans, un cure-dent monté sur un ressort, incapable de se brancher entre l'excitation et les larmes, et moi, pognée pour être sa mère intérimaire. Bel été en perspective.

C'était l'été 1968 et comme il y avait déjà beaucoup trop de changements dans notre vie, mon père avait décidé de maintenir au moins une tradition. Nous partirions au bord de la mer, sur une plage du Delaware, là où nous allions en famille chaque année dormir sous la tente avec les moustiques, nager dans la mer infestée de méduses grosses comme des champignons atomiques et collectionner des cloques sur la peau à force de trop s'exposer au soleil.

Nous sommes arrivés à Rehoboth Beach à la tombée du jour. Mon père avait apporté son matériel de pêche, mais il avait oublié pratiquement tout le reste. Nous avons monté la tente sous les pins, planté les piquets dans le sable et mon père est parti pêcher dieu sait quoi qui devait en principe nous servir de souper. Mon frère l'a suivi, sautillant comme une sauterelle sur le chemin des écoliers. Et pendant que mon père se disputait avec le ver de terre au bout de sa canne à pêche, mon frère s'est approché du bassin d'eau noire et profonde. Trop approché. Il y a eu un discret plouf. Mon père a sursauté, convaincu qu'une truite le narguait. Il a regardé autour, cherchant de ses yeux d'abord la truite puis son fils en forme de ressort avant de comprendre que ledit ressort avait coulé à pic au fond de l'eau.

Mon père a plongé en panique dans le bassin avant de buter contre la tête molle de mon frère, de l'agripper par les cheveux et de l'extraire comme une truite surdimensionnée, crachotant une tasse et trois seaux d'eau. On venait d'éviter un premier gros désastre. Le deuxième ne perdait rien pour attendre. Il n'y eut pas de pêche miraculeuse ce soir-là. Nous sommes partis sur le boardwalk en bois qui craquait sous nos pas, manger quelque infâme truc graisseux précurseur du Big Mac. Puis notre père qui n'était pas aux cieux, mais un peu en enfer ou du moins dans les limbes de sa vie conjugale, a mis une cerise sur notre sundae en nous offrant un sac de bonbons Salt Water Taffy précurseur du caramel à la fleur de sel, que nous avons bouffé en trois secondes, juste à temps pour voir le ciel s'assombrir et l'Atlantique gonfler ses vagues.

On a couru sous la pluie vers le crapaud en riant. On a ri jusqu'au terrain de camping avant de rire un peu moins. Les premiers coups de tonnerre ont fait grimacer de peur mon frère. Les éclairs ont zébré le ciel de leurs balafres électriques et notre tente, notre refuge, notre petit nid douillet, s'est envolée dans un immense coup de vent. Formidable! Une première journée de vacances et le bilan s'alourdissait avec les secondes: un enfant à moitié noyé, une tente en lambeaux et un père en beau calvaire pris pour magasiner sous des trombes d'eau des motels cheap affichant complet.

Les deux semaines suivantes ont duré deux cents ans. Je n'avais jamais imaginé que je passerais l'été 1968 à jouer à la mère. Je comptais les jours et même les heures avant que la mienne lâche son trip de croissance exponentielle et qu'elle revienne me libérer du garnement dont je craignais la mort par accident chaque seconde.

Puis est arrivée la goutte qui a fait déborder mon vase adolescent. C'était sur une route dont j'ai oublié le numéro. Pour une raison que j'ignore jusqu'à ce jour, mon père a subitement décidé de faire demi-tour et d'aller rejoindre une route secondaire. Je revois encore la scène. Je la revois au ralenti comme dans un mauvais film où tous les personnages ont l'air de flotter comme des astronautes en apesanteur. Le volant de mon père qui vire imperceptiblement, mon frère qui ne tient pas en place sur la banquette arrière, excité comme une puce pourrie, le crapaud qui verse légèrement vers la droite et la portière du passager arrière, celle qui ne ferme jamais, la portière du passager qui s'ouvre, expulsant brusquement mon frère et l'envoyant valser sur le bitume où des dizaines de voitures fonçaient à toute vitesse pour l'écrabouiller. J'ai crié: un cri d'effroi, un cri de mort. S'il vous plaît mon dieu, ne tuez pas mon petit frère! Il ne m'écoeure pas tant que ça!

Il doit y avoir un bon dieu pour les soeurs fratricides et pour les gamins de 4 ans qui leur empoisonnent la vie. La voiture qui fonçait sur mon frère l'a manqué d'un pouce. Celui-ci en a profité pour se rouler en boule et pour rouler jusqu'au fond du fossé. C'est là que nous avons retrouvé son petit paquet sanguinolent, hurlant de rage et de peur, mais tout d'une pièce et sans rien de cassé.

Ma mère est revenue de la Californie, rajeunie de 10 ans et prête à quitter mon père. Nous avons vendu le crapaud et l'été suivant, l'homme a enfin marché sur la Lune. J'ai eu une petite pensée pour lui des années plus tard quand je me suis retrouvée enfin libre, dans la baie de San Francisco.




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