Un peu de mémoire, S.V.P.

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Si Radio-Canada ferme ses portes demain matin, personne ne descendra dans la rue pour protester. Qui a fait cette déclaration? Stephen Harper? James Moore? Un cowboy interrogé à sa sortie d'un rodéo à Calgary? Un Albertain pataugeant dans une flaque d'or noir à Fort McMurray? Eh bien non! C'est Jean Chrétien, l'ex-premier ministre du Canada, qui a lancé cette boutade à l'émission de radio de feu Peter Gzowski.

Si vous pensez que Stephen Harper n'aime pas Radio-Canada, dites-vous que Jean Chrétien se réveillait la nuit pour la haïr.

Ce rapport pour le moins conflictuel entre le gouvernement et la télé publique n'est pas nouveau. Pas plus que ne le sont les coupes budgétaires imposées à notre diffuseur national.

Depuis les années 80, libéraux et conservateurs ont sabré successivement - et pas toujours délicatement - dans le budget de Radio-Canada et de CBC. Reste que c'est en 1995, sous les libéraux de Chrétien, que la télé publique a connu ses pires compressions. Cette année-là, un total de 440 millions ont été amputés du budget annuel, qui s'élevait alors à 1,5 milliard. La même année, Tony Manera, président de la boîte, a remis sa démission en tenant les libéraux directement responsables de son départ. «Je démissionne parce que les libéraux ont manqué à leur promesse de garantir un financement stable à la télévision publique canadienne» avait-il déclaré.

À la même époque, toujours sous la conduite libérale, le Comité du patrimoine a tenu une messe aux allures d'inquisition où l'on a remis en question les subventions accordées à Marie Laberge, «cette terrifiante séparatisse», dénoncé le succès du film Octobre, «cette calamité à la gloire des terroristes québécois», et exigé que l'ONF rende des comptes au sujet d'un vieux documentaire sur Gérald Godin et Pauline Julien, «deux dangereux dissidents qui ont déjà menacé la stabilité du pays». Dans le même souffle, toute la production anglophone de l'ONF a été déménagée à Toronto, Téléfilm Canada a failli fermer boutique et Radio-Canada est passé à un cheveu de devenir Radio-Téhéran.

Bref, les trous dans la culture québécoise de James Moore ou l'allergie de notre premier ministre aux artistes dans les riches galas, c'est de la petite bière à côté de la déferlante libérale fédérale postréférendaire.

Loin de moi l'idée de me porter à la défense des conservateurs de Stephen Harper. Je ne manque pas d'amis à ce point-là.

Il n'en demeure pas moins que ces conservateurs honnis, maudits et méprisés de tous ont été pas mal moins sauvages, du moins à l'égard de la télé publique, que les libéraux de Chrétien.

Alors que le contexte économique aurait pu leur servir d'alibi, ils ont reconduit la subvention de 1 milliard, en imposant seulement une réduction de 5,6 %, ce qui fait passer le budget annuel de l'institution de 1,115 milliard à 1,052 milliard en 2009. Et même si la moindre réduction budgétaire n'est jamais une bonne nouvelle, avouez qu'une ponction de 63 millions, c'est quand même moins douloureux qu'une perte de 440 millions!

Pas de coupes budgétaires majeures, pas de rapport bidon commandé pour se donner bonne conscience, pas de déclarations à l'emporte-pièce comme quoi les Canadiens n'en ont rien à cirer de leur télé publique, la feuille de route conservatrice à l'égard de Radio-Canada et CBC est loin d'être une catastrophe.

Cela ne veut pas dire que les conservateurs sont parfaits et qu'ils ont un effet bénéfique sur la culture radio-canadienne. Au contraire. Par exemple, ils auraient pu se montrer magnanimes et accéder à la demande de crédit du président Hubert Lacroix, qui, en empruntant au gouvernement, cherchait à se mettre à l'abri des intempéries.

Les conservateurs ont refusé bêtement et platement cette issue pourtant légitime. De la même manière, ils auraient pu être moins mesquins et résister à la tentation de réduire de 5 % le budget annuel du diffuseur public pour plutôt lui accorder une subvention extraordinaire et non récurrente, le temps que la crise économique se résorbe. L'eussent-ils fait, 805 personnes n'auraient pas perdu leur emploi.

À cet égard, les conservateurs ont raté une belle occasion de se faire des amis.

En lieu et place, il y a en ce moment 805 salariés, dont 335 au réseau français et 400 au réseau anglais, qui maudissent les conservateurs comme jamais. Or, dans la broue hostile que cette annonce de suppression a générée, une information importante, sinon capitale, a été escamotée.

Je fais allusion à l'étonnante et subite disparition du ratio un tiers, deux tiers, entre Radio-Canada et CBC. Jusqu'à maintenant, la part budgétaire de Radio-Canada a toujours été d'un tiers. Celle de CBC de deux tiers. Peu importe ses cotes d'écoute, Radio-Canada s'est toujours contentée d'un tiers des revenus et, dans les moments les plus difficiles, d'un tiers des coupes.

Or, si le président Hubert Lacroix avait respecté l'esprit de cette entente, c'est 266 postes qui auraient été abolis à la SRC contre 532 à CBC. Le président a préféré couper la poire en deux en plaidant que la SRC et CBC étaient de plus en plus la même entreprise.

Dans la tourmente qui secoue actuellement les assises de la tour du boulevard René-Lévesque, autant dire que c'est le changement de cap le plus inquiétant. Surtout pour l'avenir de la télé publique francophone.

 

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer