Huit minutes d'antenne

Charles Dutoit a démissionné de l'Orchestre symphonique de... (Photo Bernard Brault, Archives La Presse)

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Charles Dutoit a démissionné de l'Orchestre symphonique de Montréal en 2002, après que la Guilde des musiciens du Québec eut dénoncé un climat de travail insupportable pour les musiciens.

Photo Bernard Brault, Archives La Presse

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Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Pourquoi l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM) a-t-il invité Charles Dutoit en 2016 alors qu'il avait claqué la porte en 2002 après avoir été accusé de harcèlement psychologique par des musiciens ?

La direction de l'OSM était au courant du climat pourri sous Charles Dutoit, du long conflit qui l'avait opposé à des musiciens et du tort fait à l'institution qui préférait se mettre la tête dans le sable parce que Dutoit était trop important pour risquer de le perdre avec un déballage de linge sale.

Dutoit est finalement parti en 2002. Les musiciens ont pansé leurs plaies et le chef controversé est disparu de l'écran radar des médias. Il n'a jamais été reconnu coupable de quoi que ce soit.

En décembre, le mouvement #moiaussi l'a rattrapé. Des musiciennes ont affirmé qu'elles avaient été victimes d'inconduite sexuelle, des allégations graves qui ont poussé plusieurs orchestres à rompre tout lien avec Dutoit.

Mais revenons au harcèlement psychologique qui aurait eu lieu pendant la carrière de Charles Dutoit à l'OSM qui s'est échelonnée de 1977 à 2002. Mes collègues Fanny Lévesque, Véronique Lauzon et Katia Gagnon ont retrouvé 15 musiciens qui affirment avoir goûté à la médecine harcelante de Dutoit.

Il n'aurait pas fait dans la dentelle, pouvait-on lire samedi dans La Presse. Des victimes présumées ont décrit un chef d'orchestre « intransigeant et méprisant envers certains musiciens qu'il pouvait harceler et humilier pendant des mois, voire des années ».

Plusieurs questions se posent sur le retour de Charles Dutoit en 2016, le temps de deux concerts. Pourquoi ramener un « harceleur à la maison ? », a demandé la violoniste Myriam Pellerin dans Le Devoir de samedi.

Bonne question. Pourquoi ?

C'est Lucien Bouchard, président du conseil d'administration de l'OSM, qui a négocié son retour. Les musiciens qui ne voulaient pas jouer avec Dutoit pouvaient se retirer sans être pénalisés. Cet arrangement montre que l'Orchestre savait à quel point Charles Dutoit était une bombe à retardement.

En 2016, Lucien Bouchard avait expliqué que Dutoit n'était pas certain de vouloir revenir à Montréal, car « il était tellement blessé ».

Blessé. Vraiment ? Et les musiciens, eux ? Ils n'étaient pas blessés ?

Dimanche, au lendemain de la publication des témoignages dans La Presse, M. Bouchard a, pour une première fois, versé une larme sur les victimes. Trop peu, trop tard.

M. Dutoit avait beaucoup de talent, c'est vrai. Son prestige rejaillissait sur Montréal, je veux bien, mais il y a des limites à se fermer les yeux et à vivre au XIXe siècle.

Le talent n'excuse pas tout.

***

Permettez-moi de revenir sur l'affaire Gilbert Sicotte.

Radio-Canada a été inondée de plaintes au lendemain de la diffusion du reportage du journaliste Louis-Philippe Ouimet* qui a présenté à l'écran les témoignages de cinq anciens élèves de Sicotte au Conservatoire d'art dramatique de Montréal. Un seul était anonyme. Tous l'accusaient de harcèlement psychologique.

Sicotte aussi ne faisait pas dans la dentelle, selon les témoins. Le journaliste lui a demandé s'il criait après ses étudiants. « Même au point de sacrer ? », a-t-il ajouté. La question était maladroite et elle a jeté du discrédit sur le reportage.

Gilbert Sicotte n'aurait pas échappé un « ostie » chaste au détour d'une phrase. Selon l'ombudsman, Il y « mettait une charge agressive ». Et il cite l'exemple : « Mon ostie de câlisse, vas-tu la jouer la scène ? »

Le reportage, diffusé le 15 novembre en pleine déferlante #moiaussi, s'est retrouvé sur le bureau de l'ombudsman, Guy Gendron, qui a repris l'histoire depuis le début. Il a accouché d'un jugement solide dans lequel il défend le travail de Louis-Philippe Ouimet tout en admettant que l'encadrement éditorial a « failli au tout dernier moment ».

Plusieurs ont critiqué le reportage : mal ficelé, précipité, entrevue ratée du journaliste avec Sicotte.

J'en suis.

D'autres ont ajouté que ce n'était pas d'intérêt public et que les témoignages n'étaient pas convaincants. On a reproché à Radio-Canada d'avoir lynché Gilbert Sicotte et d'avoir surfé sur la vague #moiaussi en espérant avoir, à son tour, un scandale croustillant à se mettre sous la dent.

Je ne suis pas d'accord.

Louis-Philippe Ouimet, note l'ombudsman, a commencé son enquête fin août, bien avant le mouvement #moiaussi.

Au nom de quoi Radio-Canada aurait-elle refusé de diffuser l'enquête ? Elle aurait dit à ceux qui ont eu le courage de témoigner : « Désolé, mais on craint l'amalgame avec #moiaussi ? Pourriez-vous attendre six mois, le temps que la tempête se calme ? »

Le reportage avait des défauts, mais il ne faut pas confondre la forme et le fond et balayer du même coup les témoignages de comédiens qui sont passés dans la classe de Gilbert Sicotte.

Louis-Philippe Ouimet a parlé à une vingtaine d'anciens élèves. La plupart ont refusé d'être cités par crainte des représailles. Seuls trois d'entre eux « ont été remerciés du Conservatoire, précise l'ombudsman. Il est donc faux de prétendre qu'il ne s'agissait que d'élèves mécontents d'avoir été mis à la porte ».

Sur la vingtaine, 17 ont dit qu'ils seraient prêts à témoigner en cour si l'affaire se retrouvait devant les tribunaux.

Les étudiants ont parlé « d'abus de pouvoir », « d'humiliation », de « harcèlement psychologique », de « violence verbale », de « mépris » et « d'attaques personnelles fréquentes ».

Le Conservatoire a déclenché une enquête. J'ai parlé à Gilbert Sicotte lundi. Il n'a pas voulu me donner une entrevue. Dans deux semaines peut-être, m'a-t-il dit. Pourquoi deux semaines ? La fin de l'enquête ? Le Conservatoire, lui, n'a même pas voulu me dire si l'enquête était faite à l'interne ou à l'externe, encore moins quand elle prendrait fin.

Certains ont prétendu que le reportage n'était pas d'intérêt public. Pourtant, pourtant.

Rappelons que le Conservatoire reçoit des fonds publics.

Oui, le journaliste aurait pu recueillir plus de témoignages à visage découvert et prendre davantage de temps pour ficeler le tout, mais le reportage, malgré ses faiblesses, était hautement d'intérêt public.

La définition du harcèlement psychologique, inscrit dans la Loi sur les normes du travail en 2002, rejoint les témoignages de Radio-Canada : conduite vexatoire, caractère répétitif, atteinte à la dignité.

D'autres ont prétendu que les plaignants étaient des enfants gâtés incapables de prendre la critique. Désolée, mais je n'ai jamais cru aux vertus pédagogiques du « Mon ostie de câlisse, vas-tu la jouer la scène ? ».

Crier, humilier, casser, des méthodes qui font partie d'un monde révolu, Dieu merci.

Condamner l'enquête de Radio-Canada, n'y voir que la forme en ignorant le fond revient à dire à ceux qui ont osé parler : votre témoignage et votre souffrance ne valaient pas huit minutes d'antenne.

* Louis-Philippe Ouimet n'a aucun lien de parenté avec moi.




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