La force du pardon

Normand Guérin (à gauche) et Gilles Pimparé (à droite)... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

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Normand Guérin (à gauche) et Gilles Pimparé (à droite) ont été condamnés pour les meurtres de Chantal Dupont et de Maurice Marcil, commis en 1979.

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Trente-huit ans après le meurtre sordide de sa fille, Louis Dupont est toujours en contact avec les assassins, Normand Guérin et Gilles Pimparé.

À Noël, il leur envoie une carte avec un «petit cadeau», un chèque de 20 $.

Louis Dupont a rencontré Normand Guérin cinq ou six fois en prison. Au fil des ans, ils se sont écrit de nombreuses lettres. Il a aussi visité Gilles Pimparé deux fois.

Pimparé a demandé plusieurs fois une libération conditionnelle, sans résultat. Normand Guérin, lui, vient d'obtenir une sortie sous escorte pour visiter sa mère de 83 ans.

Dès le début, Louis Dupont a pardonné aux meurtriers de sa fille. Le temps n'a pas émoussé sa volonté ni effacé les tragiques événements.

Le soir du 3 juillet 1979, Chantal Dupont, 15 ans, et Maurice Marcil, 14 ans, ont quitté l'île Sainte-Hélène à pied pour rentrer chez eux, à Longueuil. Ils ont croisé Normand Guérin et Gilles Pimparé, deux délinquants dangereux de 25 ans, gonflés à bloc.

Chantal Dupont a été tuée le 3 juillet... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.0

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Chantal Dupont a été tuée le 3 juillet 1979 alors qu'elle marchait sur le pont Jacques-Cartier pour rentrer chez elle, à Longueuil.

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Après son arrestation, Normand Guérin a signé des aveux qui se sont retrouvés à la une des journaux. Des aveux scabreux, à la limite du supportable, que M. Dupont a lus, bouleversé. La police ne lui avait rien dit.

«La fille était toute nue à l'exception de ses petites culottes et elle cachait ses seins avec ses mains, a confié Guérin aux policiers. Là, Gilles Pimparé m'a dit : "C'est à ton tour." [...] Là, j'ai fourré la fille.»

Pimparé et Guérin ont jeté Maurice dans le fleuve. «Le gars a touché l'eau et la fille m'a dit : "Tu m'avais promis de pas nous tuer." J'ai dit : "Tu viens de voir quelqu'un mourir, je peux pas te laisser aller."»

Ils ont balancé Chantal dans le fleuve. Elle était vivante lorsque son corps a touché l'eau.

Le double meurtre a scandalisé le Québec. Photo-Police avait titré : «Les monstres du pont Jacques-Cartier».

M. Dupont n'a rien oublié. Il se souvient de tout dans les moindres détails. Je l'ai rencontré chez lui, jeudi, à Venise-en-Québec, où il vit seul dans une petite maison sur un chemin bordé de neige. À 82 ans, sa santé est fragile. Il a eu un cancer de la prostate et un infarctus. Son crâne est dégarni, ses cheveux blancs clairsemés. Silhouette frêle, il marche à pas prudents. Sur la table de sa minuscule cuisine, un livret : Prions en Église.

À minuit, le soir du 3 juillet 1979, raconte-t-il, Chantal n'était pas encore rentrée à la maison. Inquiet, il est parti à sa recherche avec sa fille de 17 ans, Sylvie. Ils ont traversé le pont sans se douter que Chantal venait d'y vivre les heures les plus sombres de sa courte vie et que son corps violé dérivait dans les eaux froides du fleuve.

Ils ont fait le tour de ses amis. En vain. À 3h du matin, M. Dupont a appelé la police.

Sept jours plus tard, le corps de Chantal a été repêché à Lanoraie.

C'est au cours de cette semaine d'attente et d'angoisse que M. Dupont a décidé de pardonner. 

Un soir, pendant qu'il récitait le Notre Père, la phrase «Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés» l'a touché droit au coeur.

La famille était très croyante. «On était dans le renouveau charismatique, précise M. Dupont. Chantal et Sylvie lisaient la Bible le soir avant de se coucher. On a tout essayé : les mormons, les témoins de Jéhovah, les anglicans...»

Quand il a lu les aveux de Normand Guérin dans le journal, sa foi a été «secouée, mais pas détruite». Il n'a jamais remis en question son pardon, même si des gens l'ont accusé de ne pas aimer sa fille.

«Ils ne comprenaient pas. Jésus nous demande d'aimer nos ennemis.»

M. Dupont a non seulement pardonné aux assassins de sa fille, mais il a aussi conservé avec eux des liens étroits.

Normand Guérin, en juillet 1979... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE) - image 3.0

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Normand Guérin, en juillet 1979

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***

Les Dupont et Normand Guérin se sont rencontrés pour la première fois en 1991, à la prison de Port-Cartier, sous l'oeil de la caméra de Denis Boivin qui a réalisé un film bouleversant sur le pardon. Dans la scène finale, les trois s'étreignent. M. Dupont dit en sanglotant : «C'est le plus beau jour de ma vie.»

«Pourquoi teniez-vous à rencontrer Normand Guérin? lui ai-je demandé.

- On voulait connaître le comment et le pourquoi. On voulait l'entendre de la bouche du meurtrier.

- Vous n'avez jamais été en colère contre lui?

- C'est comme s'il était notre fils. Est-ce qu'on peut l'écraser? Le haïr? Non. Aimer par-dessus l'offense, c'est ça, pardonner.»

***

M. Dupont sort une grande boîte en plastique dissimulée sous son lit. À l'intérieur, des lettres, des journaux, des photos et des dessins que Normand Guérin a faits en prison, dont un autoportrait troublant de ressemblance. Le visage est dessiné à traits fins, le dessus de la tête représente un mur qui s'écroule.

M. Dupont a tout gardé, même le rapport d'autopsie qui conclut que Chantal est morte noyée.

Parmi les souvenirs, une carte pour la fête des Pères envoyée par Normand Guérin en 1993. «En cette occasion, a-t-il écrit, j'aimerais vous dire avec des mots d'enfant : je t'aime papa.»

Le 2 janvier 1991, Guérin commence sa lettre ainsi : «Bonjour très chers parents.» Il signe : «Un fils qui vous aime énormément.»

M. Dupont et Normand Guérin auraient souhaité se rencontrer pendant la sortie sous escorte, mais c'est interdit.

«Il voulait aller sur la tombe de Chantal, dit M. Dupont. Chaque fois qu'il vivait quelque chose de difficile, il demandait à Chantal de l'aider. Il l'a assassinée parce qu'il voulait la garder pour lui. Il disait qu'elle était pure.»

M. Dupont croit que Normand Guérin, qui a passé 38 ans en prison, devrait être libéré. «Il aurait droit à une chance.»

***

Mme Dupont est morte en 2009 de la sclérose latérale amyotrophique, une maladie dégénérative où le patient, lucide, meurt paralysé. Quand le sort s'acharne...

«Elle se sentait en paix, sa foi la soutenait. Elle me disait : "Je vais rejoindre Chantal."»

M. Dupont ne visite plus Normand Guérin depuis que sa femme est morte. «Je diminue avec l'âge.»

Il pense à Guérin et Pimparé tous les soirs avant de s'endormir. «Je les remets entre les mains de Dieu.»

Il a déniché un contrat pour un des frères de Guérin. «C'est lui qui a installé le système téléphonique au garage [de mes neveux].»

Il est resté en contact avec la mère de Guérin, Muriel. «Je la vois une fois par année. Elle aussi a souffert. Tu vis avec les conséquences.»

Normand Guérin avait un jumeau identique. «Il a fait un coup pour aller en prison. Il voulait voir son frère.»

Il s'est suicidé.

M. Dupont a appelé Mme Guérin devant moi. « Allô, Muriel, c'est Louis. »

Elle était heureuse, elle va bientôt voir son fils.

***

M. Dupont a pleuré une fois pendant l'entrevue.

«Deux semaines avant de mourir, Chantal nous a fait venir dans sa chambre. Elle nous a dit : "J'ai l'impression que j'en ai pas pour longtemps à vivre. On sait jamais, on peut se faire attaquer."»

M. Dupont a fixé le vide, il s'est levé les yeux pleins d'eau. Il a fait quelques pas avant de se rasseoir lourdement.

«Mon coeur bat vite. Je suis prêt.

- Prêt?

- À partir.

- Vous voulez dire mourir?

- Oui, être face à face avec Dieu.

- Avez-vous peur de mourir?

- La mort est une libération.»

Quand je suis partie, M. Dupont a refermé doucement la porte en m'envoyant la main. Il faisait froid, le ciel était bas en ce lendemain frisquet de tempête. Je l'ai laissé seul avec sa solitude et sa boîte remplie de souvenirs.




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