La colère de l'homme blanc

Un partisan de Donald Trump arbore des macarons... (PHOTO BRYAN R. SMITH, THE NEW YORK TIMES)

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Un partisan de Donald Trump arbore des macarons portant des messages d'appui au gagnant de l'élection présidentielle, à New York.

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On a beaucoup parlé de la colère de l'homme blanc (angry white man) pendant la campagne électorale. C'est lui, en grande partie, qui a élu Donald Trump mardi.

Facile de généraliser en affirmant que les partisans de Trump sont non éduqués, misogynes, homophobes et qu'ils rêvent d'en découdre avec les musulmans et autres immigrants. La réalité est plus complexe.

Je suis allée en Virginie-Occidentale pendant ma tournée aux États-Unis en octobre. En fait, je n'ai rencontré que ça, des angry white men/women pro-Trump. Je n'ai pas croisé un seul partisan d'Hillary Clinton.

La Virginie-Occidentale, un État blanc à 94 %, est plongée dans la pire crise de son histoire. Son économie repose essentiellement sur les mines de charbon qui ferment les unes après les autres. En déclarant la guerre aux énergies polluantes, les démocrates ont décimé l'industrie. Obama a adopté de nouvelles cibles pour diminuer les émissions de carbone des centrales au charbon : une baisse de 20 % d'ici 2030. Le résultat ne se fera pas attendre : davantage de mises à pied et de gens jetés à la rue.

Madison, une ville minière durement touchée, avait des airs de fin du monde : des commerces fermés, une rue principale parsemée de McDonald's et autres fast food, les seuls capables de survivre dans cette petite localité à bout de souffle.

J'ai rencontré des familles de mineurs désespérées, des laissés pour compte du système, des chômeurs incapables de se recycler. Certains avaient presque honte de me dire qu'ils allaient voter pour Trump.

Pas question d'appuyer Hillary, insistaient-ils, car les démocrates ont « détruit notre État ». Trump leur a promis de redémarrer l'industrie. Ils l'ont cru.

Dans ce royaume déchu du charbon, longtemps démocrate, les électeurs se sont jetés dans les bras de Trump : 69 % ont voté pour lui, comparativement à 26 % pour Hillary.

Les États américains ne sont pas tous à l'image de la Virginie-Occidentale. Au contraire. Obama laisse un pays relativement en santé : moins de 5 % de chômage, une croissance économique honorable...

Pourquoi, alors, cette colère de l'homme blanc ? D'où vient cette lame de fond que personne n'a vue venir et qui a pulvérisé les sondages et autres analyses qui prédisaient une victoire de Clinton ?

Comment expliquer la victoire de Trump ? Que s'est-il passé mardi ? Méfiance viscérale des Américains qui rejettent les élites politiques traditionnelles ? « Il faut ajouter la téléréalité, les réseaux sociaux et le lien affectif entre Trump et sa base électorale », précise Charles-Philippe David, président de l'Observatoire sur les États-Unis à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

N'empêche, pourquoi voter pour Trump qui a menti comme un arracheur de dents, qui a promis tout et son contraire, un misogyne fini, un raciste qui veut construire un mur entre le Mexique et les États-Unis, un milliardaire qui se vante de ne pas avoir payé d'impôts pendant des années et qui a souvent fait faillite ? Pourquoi ? Fouillez-moi, je suis aussi perdue que vous.

***

Et maintenant, que va-t-il se passer ? Trump contrôle le Congrès, soit la Chambre des représentants et le Sénat. Il va aussi faire main basse sur la Cour suprême. Sur les neuf sièges, deux sont vacants. Pas besoin d'être devin pour comprendre que le futur président va nommer des juges ultraconservateurs.

Trump va-t-il réaliser son programme ? Ériger le fameux mur ? Pourchasser les immigrants illégaux ? Mettre la hache dans le traité de libre-échange ? Remettre en question le droit à l'avortement acquis depuis 1973 ? Se retirer de la coalition internationale qui combat le groupe armé État islamique en Irak et en Syrie ?

Sera-t-il imprévisible, intempestif, dangereux, ou deviendra-t-il, sous le poids de la charge, un président qui ne foutra pas le bordel sur la scène internationale et qui ne massacrera pas l'héritage d'Obama ?

« Je ne crois pas en la transformation de Trump. Pensez-vous qu'il dira : "Vous avez vraiment cru tout ce que je vous ai dit pendant la campagne électorale ?" »

- Charles-Philippe David, président de l'Observatoire sur les États-Unis, à l'UQAM

Il y a de quoi alimenter les pires cauchemars. Qui va freiner cet homme ? Où sera le contre-pouvoir puisqu'il contrôlera tous les leviers à Washington ?

« L'opposition va venir des républicains, croit Charles-Philippe David. Les modérés contre les radicaux. »

Donc, de son propre sérail. Belles chicanes de famille en perspective. Heureusement pour la démocratie.

***

L'élection de Trump est cohérente avec le mouvement de repli et la vague de populisme qui soufflent sur l'Europe. Le Royaume-Uni a tourné le dos à l'Union européenne en juin avec son fameux référendum, le Brexit. Hier, les Américains ont vécu un Brexit à la sauce américaine : repli, protectionnisme, discours anti-immigrant, peur...

Le politologue Jean-Herman Guay, dans un texte publié dans La Presse, a parlé des dangers du catastrophisme qui entonne toujours le même refrain : tout va mal, tout va très mal. La montée des extrêmes s'en nourrit et ratisse large : l'Autriche a flirté avec l'extrême droite qui a failli prendre le pouvoir, Marine Le Pen casse la baraque en France et menace les partis traditionnels. Aujourd'hui, cette montée des extrêmes frappe de plein fouet les États-Unis.

Ce catastrophisme appelle des « solutions extrêmes » et un « leader radical et déterminé », précise Jean-Herman Guay. Il prend racine, entre autres, dans les médias sociaux et dans cette « ère post-factuelle où ce sont les humeurs qui tiennent lieu d'arguments ».

Trump en a fait son pain et son beurre. La moitié des Américains ont voté pour lui. Ils pensent que tout ira mieux. Ils le croient, lui, le menteur, qui a fait fi de la vérité de façon éhontée pendant la campagne électorale. C'est ça qui est le plus troublant.

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