Fusillade au collège Dawson: à la recherche désespérée d'Anastasia

Dix ans après les événements, Louise et Nelson... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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Dix ans après les événements, Louise et Nelson De Sousa n'ont rien oublié du 13 septembre 2006, journée où leur fille, Anastasia, a été tuée par Kimveer Gill.

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C'était une journée comme les autres. Avant d'aller au travail, Louise De Sousa est entrée doucement dans la chambre de sa fille qui dormait.

Anastasia De Sousa aurait 28 ans aujourd'hui.... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE) - image 1.0

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Anastasia De Sousa aurait 28 ans aujourd'hui.

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« Je l'ai embrassée en lui disant : "Bye, I love you" », raconte Louise.

Son père, Nelson, travaillait à la maison. 

« Avant de partir, elle m'a donné un bec en me lançant : "Bye, papa !" »

Ils ne l'ont jamais revue. Anastasia De Sousa est morte le 13 septembre 2006 vers 12 h 40 quand le tueur Kimveer Gill a fait irruption dans la cafétéria du collège Dawson armé jusqu'aux dents. Il a tiré une balle sur Anastasia, qui s'est effondrée. Selon des témoins, elle vivait encore. Le tueur a ensuite déchargé son arme sur elle. Elle a reçu neuf projectiles, elle a été touchée au coeur, au foie et à la colonne vertébrale. 

Les De Sousa ont accepté de me rencontrer la veille du 10e anniversaire de l'événement. Ils m'ont d'abord donné rendez-vous dans un Tim Hortons près de chez eux, à Laval. Ils ne voulaient pas de journalistes dans leur maison. 

Le jour de la rencontre, Louise De Sousa m'a appelée. « Venez plutôt dans notre cour. »

Je suis arrivée à 14 h. Ils ont ouvert leur porte, souriants. Leur vieux chien Picasso m'a accueillie en me reniflant. Il a 15 ans et il est à moitié sourd et aveugle. C'était le chien d'Anastasia. Ses parents l'ont acheté à la suite d'un pari. Anastasia était dyslexique et sa moyenne à l'école plafonnait autour de 70 %. « Si tu as en haut de 80, on t'achète un chien », lui ont-ils promis. 

Elle a obtenu 82 %. C'est ainsi que Picasso est entré dans sa vie. Elle avait 13 ans. Elle est morte cinq ans plus tard. 

***

On s'assoit dans la cour sous un auvent. Au fond, un arbre planté à la mémoire d'Anastasia déploie ses branches. Picasso grogne contre le chien du voisin, puis il se couche à nos pieds. 

Les De Sousa racontent la journée du 13 septembre 2006 sans pleurer. Ils n'ont rien oublié. Assis côte à côte, Louise complète les phrases de Nelson. Elle porte une robe noire avec de fines bretelles, lui, un chandail à manches courtes et un bermuda. L'été s'étire, il fait chaud et humide. Louise et Nelson se sont connus à l'école secondaire. Ils ont eu trois enfants, il leur en reste deux. 

Le 13 septembre 2006, Louise est au travail. Vers 13 h, une collègue lui crie : 

« As-tu parlé à Anastasia ? 

- Non, pourquoi ? 

- Il y a une fusillade à Dawson ! »

Louise part en coup de vent à l'Hôpital général de Montréal, où les blessés sont transportés. 

Nelson, lui, essaie d'appeler Anastasia. 

« Elle ne répondait pas à son cellulaire, pourtant elle ne le lâchait jamais. Je me suis dit qu'il s'était déchargé ou qu'elle l'avait échappé en s'enfuyant. Tu imagines toutes sortes de scénarios, mais jamais le pire. Je me disais que je la retrouverais dans une couple d'heures. » - Nelson De Sousa

Il part à Montréal. « Tout était encerclé, bloqué. »

Le centre-ville de Montréal a des airs de fin du monde.

Il se rend à l'Hôpital juif. « Je leur ai dit : "Je cherche ma fille." Ils ont appelé les autres hôpitaux. » 

Rien, pas de nouvelles d'Anastasia. 

Vers 16 h, il se dirige vers Concordia. C'est là que les élèves de Dawson se sont réfugiés. 

« Je leur demandais : "Où est ma fille ?" Ils ne le savaient pas. J'ai commencé à avoir un drôle de feeling. »

Nelson court d'une place à l'autre. En vain. À 18 h, il rejoint sa femme à l'Hôpital général, transformé en zone de guerre. « Il y avait des étudiants dans le coma, d'autres étaient opérés, c'était fou », se rappelle Nelson. 

Anastasia n'est nulle part. « On était les seuls à n'avoir aucunes nouvelles, raconte Nelson. Je me suis dit qu'elle était peut-être gravement blessée. Je ne pensais pas que c'était elle, la victime. »

Car il y a un mort, un seul, les De Sousa le savent, la nouvelle tourne en boucle à la radio et à la télévision. Ils sont convaincus que ce n'est pas leur fille. 

À 21 h, les De Sousa attendent dans une petite pièce mise à leur disposition à l'hôpital. Deux policiers entrent, l'un d'eux a les larmes aux yeux. Nelson a peur, le pire est en train d'arriver. 

« Je me suis dit : "Oh boy, c'est sérieux." Ils nous ont tout de suite dit qu'elle était décédée. »

Ils sont rentrés à la maison, enveloppés par un sentiment d'irréalité. Anastasia, morte ? Leur grande fille qui rit tout le temps ? 

« Le pire, ç'a été notre fils Nicholas », dit Nelson. 

« Il s'est mis à pleurer, ajoute Louise. Il était couché. Il a mis sa tête dans son oreiller et il nous a dit : "Laissez-moi tranquille." »

Il avait 11 ans, aujourd'hui, il en a 21. Il parle peu d'Anastasia. 

Leur fille Sarah avait 16 ans, 20 mois de moins qu'Anastasia. Elles étaient inséparables. Ce jour-là, Sarah a perdu sa grande soeur et sa meilleure amie.

***

Le corps d'Anastasia est resté sur le plancher de la cafétéria de Dawson jusqu'au lendemain matin, 6 h. Elle a ensuite été transportée à la morgue. 

« Elle a été traitée avec respect. Pas comme le tueur qu'ils ont tiré par la patte. Bien bon pour lui », lance Louise De Sousa.

« On ne pouvait pas la voir parce qu'elle était trop blessée. Les policiers nous ont dit : "On va vous montrer une photo." Je ne voulais pas de photo! Je voulais ma fille! » - Nelson De Sousa

Ils l'ont vue à 20 h, au salon funéraire. Anastasia était morte depuis une trentaine d'heures. « Pendant tout ce temps-là, je me disais : "Elle va ouvrir la porte, rentrer à la maison", explique Louise. Tant qu'on ne l'avait pas vue, on se disait : "C'est pas vrai." »

« C'était une réaction viscérale », explique Nelson.

La mort d'Anastasia prend une ampleur qui dépasse les De Sousa. « On nous a dit que l'église devait être assez grande pour recevoir 75 dignitaires. Est-ce qu'il aurait fallu que je prenne l'Oratoire ? ironise Louise. Et la famille, elle va s'asseoir où ? Dehors ? »

Entre la mort d'Anastasia et les funérailles, le temps n'existe plus. 

« On était comme des robots, dit Louise. Je pleurais, c'est juste ça que je faisais. »

« On ne mangeait pas, on ne dormait pas, on ne vivait pas, se rappelle Nelson. J'ai vu une psychologue. Elle m'a demandé : "Qu'est-ce qui a été le plus dur ?" J'ai répondu : "Le bruit." Il y avait tellement de gens, tellement de choses, ça n'arrêtait pas, comme une machine. C'est ce qui m'a le plus fatigué, cette pollution de bruit. »

***

Après l'enterrement, ils ont affronté leur nouvelle vie : le silence de la maison où le rire d'Anastasia ne résonnait plus, sa chambre vide, son garde-robe plein. Parfois, Louise se couchait dans le lit de sa fille, elle essayait de se rappeler son odeur, elle respirait son parfum. 

Pendant quatre ans, ils ne toucheront pas à sa chambre, quatre longues années « avant de revenir sur terre », dit Nelson.

Un jour, Sarah a pris la chambre d'Anastasia. Nelson l'a peinte en beige, effaçant le rose, la couleur préférée d'Anastasia. Ils ont gardé une bordure rose autour de la porte. Puis, ç'a été au tour de Nicholas. Nelson a repris ses pinceaux. La chambre a été peinte en gris. La bordure rose est toujours là. 

Anastasia aurait 28 ans aujourd'hui si Kimveer Gill n'avait pas déboulé dans la cafétéria de Dawson avec sa carabine semi-automatique, son pistolet et son fusil de chasse. 

« Elle aurait été à l'âge de se marier, d'avoir une carrière et des enfants, dit Louise. On aurait pu avoir des grosses noces. »

« J'essaie d'imaginer ce qu'elle serait devenue. Ça, ça fait mal », ajoute Nelson. 

***

Ils n'ont jamais rencontré les parents de Kimveer Gill. 

« Pourquoi les rencontrer ? s'offusque Nelson. Qu'est-ce que ça aurait donné ? On m'a demandé : "Pouvez-vous leur pardonner ?" Je ne suis pas Dieu. Qu'ils trouvent leur Dieu et qu'ils se libèrent. »

« Ça ne donnerait rien, précise Louise. Ma fille ne reviendra pas. Ils auraient dû s'occuper de leur fils.

- Vous pensez qu'ils ont une part de responsabilité ? 

- Oui. C'est aussi une mère qui a perdu son enfant. J'ai eu 30 secondes de compassion, pas plus. 

- Et vous ? ai-je demandé à Nelson.

- Pour moi, elle n'existe pas. Je ne suis pas en colère, mais la porte est fermée. »

***

En partant, j'ai flatté Picasso sur le dessus de la tête. Il s'est immobilisé, les yeux mi-clos, concentré sur mes caresses. 

« Combien de temps vit un chien ? ai-je demandé à Nelson.

- 15 ans », a-t-il répondu. 

Picasso a 15 ans. Bientôt, un autre morceau d'Anastasia disparaîtra.

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