Tout ça pour ça?

L'humoriste Dieudonné a présenté un spectacle diffusé sur... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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L'humoriste Dieudonné a présenté un spectacle diffusé sur le web, lundi, retransmis dans la salle de réception Rizz, dans l'arrondissement de Saint-Léonard.

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Le spectacle de Dieudonné était d'un ennui mortel. Quelques blagues nébuleuses sur les juifs, les Arabes et les homosexuels, des bruits de pets et des « je t'encule ». Rien qui pourrait lui valoir un procès. Je n'ai pas ri, à peine souri à la toute fin lorsqu'il a parlé du copilote de Germanwings qui a précipité son avion contre une montagne dans les Alpes, causant la mort de 150 passagers.

Dieudonné imitait un ambassadeur du Cameroun coincé dans l'Airbus. « Vous dites que l'avion va s'écraser ? demande-t-il avec un énorme accent africain. Les premières classes sont concernées par cette affaire-là ? »

J'ai reconnu l'humour décapant de Dieudonné. Il est d'origine camerounaise et il ne se gêne pas pour se moquer des Africains. Il a déjà été un artiste talentueux, un homme charismatique qui avait une présence électrisante sur scène. Obnubilé par ses obsessions anti-juives et anti-homosexuelles, il a dérapé. Il est devenu une caricature de lui-même, un humoriste vindicatif et amer qui a versé dans le discours haineux.

Le spectacle a eu lieu lundi soir, quelques jours après que Dieudonné a été refoulé à la frontière. Il était en France, le public, lui, était entassé dans une salle bondée à Saint-Léonard. Le spectacle était diffusé sur le web. Dieudonné n'était pas présent en chair et en os, seulement sur grand écran. Le son était mauvais et la transmission connaissait des ratés : le silence s'installait quelques secondes et l'image de Dieudonné disparaissait. Disons que ça tue un punch.

***

En janvier 2014, le gouvernement français avait interdit le spectacle de Dieudonné, Le mur, pour cause d'antisémitisme et de discours haineux. Il s'était empressé de pondre une version javellisée du Mur qu'il avait présentée devant des salles combles quelques semaines plus tard. J'avais assisté à ce spectacle qui s'était déroulé au théâtre de la Main d'Or à Paris.

La salle était minuscule et les spectateurs s'entassaient sur des banquettes étroites. L'atmosphère était électrique, Dieudonné était déchaîné. Il avait multiplié les blagues féroces sur les politiciens, les journalistes et les intellectuels qui pavanaient à la télévision pour le dénoncer. Il s'était permis une touche d'autodérision. Il avait prévenu son fils qui voulait devenir humoriste : « C'est un métier qui va disparaître, je m'y emploie tous les jours. »

J'avais ri, je l'avoue.

Je l'avais accroché à la fin de son spectacle. Il ne voulait pas me parler. Il exècre les journalistes.

« Vous êtes obsédé par les juifs. Êtes-vous antisémite ? lui avais-je demandé.

- Non, je ne suis pas antisémite », avait-il répondu avant de me renvoyer à son avocat, qui tournait autour de nous en piaffant d'impatience.

Ce Dieudonné au sommet de sa forme n'était pas au rendez-vous lundi soir. Je n'ai pas compris grand-chose à son spectacle qui était décousu, confus, sans queue ni tête.

Hier, les organisateurs m'ont envoyé le script de 28 pages. En le lisant, j'ai compris pourquoi je n'avais pas compris. Son spectacle qui s'intitule Dieudonné en paix faisait du coq à l'âne et abordait des thèmes disparates, le rire, l'infini, Charlie Hebdo, l'amitié, l'école, etc.

Il a longuement monologué sur les minéraux et les végétaux qui « seraient plus prédisposés à incarner la paix » que les humains. Cette partie était particulièrement échevelée. En parlant du lierre grimpant, il a dit : « Tu l'invites sur ton balcon, un an après, il occupe l'appartement... Et c'est toi l'enculé... Tu es en territoire occupé. Quand j'en croise aujourd'hui, j'ai des envies de génocide... » Allusion aux juifs ? Probablement.

Dieudonné a affirmé que c'était son dernier spectacle. Tant mieux, il n'a plus rien à dire.

Et dire qu'on a débattu sur les limites de la liberté d'expression pour ça. Certains ont déchiré leur chemise : Dieudonné n'aurait pas dû être refoulé, il a le droit de rire de tout, la liberté n'a pas de limite, et j'en passe. Il a profité d'une immense publicité gratuite alimentée par la controverse autour du sketch censuré de Mike Ward et Guy Nantel.

Il est peut-être là le vrai scandale, ce battage publicitaire pour un humoriste sulfureux qui a fait le tour de son jardin depuis longtemps.

Mike Ward a été invité au spectacle de Dieudonné par les promoteurs. Est-ce vrai ? lui ai-je demandé. Voici ce qu'il m'a répondu par courriel : « Est-ce que Dieudo est antisémite ? Bien sûr. Est-ce qu'il fait de l'acharnement ? C'est évident. Est-ce qu'il devrait avoir le droit de dire ce qu'il dit ? C'EST ÉVIDENT. Je suis pour une liberté totale pour tous et pour toutes. Pas juste pour ceux qui pensent exactement comme moi. »

Mike Ward a tort, la liberté d'expression n'est pas sans limites. Il existe des lois au Canada contre le discours haineux.

***

Les admirateurs de Dieudonné ont dans la vingtaine. Ce sont surtout des hommes. Lundi, ils ont payé 50 $ pour écouter leur idole sur grand écran. J'ai parlé à plusieurs d'entre eux. Ils tenaient le même discours : en venant à son spectacle, ils avaient l'impression de faire un geste politique, un acte de résistance. « Dieudonné est courageux, il dit les vraies affaires, il ose, il ne ment pas, contrairement aux politiciens qui trompent le peuple. » J'avais l'impression d'entendre le public des radios poubelles.

Dieudonné n'a pas franchi la frontière du discours haineux. Par contre, il a franchi celle du temps. Il aurait dû accrocher ses patins depuis longtemps.

«Dieudonné a affirmé que c'était son dernier spectacle. Tant mieux, il n'a plus rien à dire.»


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