La femme qui refuse de se cacher

Virginie Archambault... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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Virginie Archambault

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Virginie Archambault riait quand son patron faisait des blagues sexistes. Elle travaillait dans un milieu d'hommes et elle avait peur d'avoir l'air coincée.

« Je me disais : "Si je m'énerve, il va dire que je suis chiante." Je voulais faire partie de la gang, être "one of the boys". »

Alors elle riait, même si elle trouvait les blagues grossières.

Un jour, alors qu'elle portait un chandail des Bruins, son patron a dit devant tout le monde en regardant ses seins : « Tu vois bien que c'est une équipe de totons ! »

Tout le monde a ri, Virginie aussi.

Quand il lui racontait, avec des détails à lever le coeur, sa rencontre avec une danseuse dans un isoloir, elle ne protestait pas.

Virginie se sentait coupable, car c'est elle qui l'avait fait entrer dans l'entreprise. Elle avait déjà travaillé avec lui. C'était un vendeur hors pair, un homme compétent. Elle l'appréciait, même s'il faisait des blagues douteuses. Au début, ils étaient collègues, elle au marketing, lui aux ventes. En août 2011, il a grimpé d'un échelon et il est devenu son patron.

Les blagues sont devenues de plus en plus grivoises. Pourtant, elle avait développé une « endurance à force d'entendre des niaiseries masculines ». Elle avait travaillé comme hôtesse pour la Formule 1 dans une autre vie.

Un matin, Virginie ne rentre pas au travail à cause d'une migraine. L'après-midi, elle explique à son patron les raisons de son absence. « Je te comprends, lui répond-il, c'est pas drôle, une mi-graine. Moi, j'ai la graine au complet, imagine ! »

« Dans ma grande innocence, ma grande nouillerie, je ne le remettais pas à sa place », dit Virginie.

Et ça continue. « Un jour, je lui dis que je vois une grosse tache de produit coiffant dans ses cheveux. Il me répond : "Je le sais, je me suis..." Et il fait un geste imitant la masturbation. »

Virginie ne rit pas. Elle ne rit plus. Au contraire, elle le rabroue. « Ça suffit ! C'est pas drôle, ces jokes-là ! »

Elle n'est pas une employée jeune et inexpérimentée qu'on peut facilement intimider. Elle approche de la quarantaine et elle est directrice du marketing dans une entreprise de construction. Peu importe, les blagues se multiplient et la relation entre Virginie et son patron se dégrade et prend des allures de lutte de pouvoir.

***

Virginie m'a écrit après le scandale de Jian Ghomeshi, la vedette de la radio anglaise de Radio-Canada accusée d'agressions sexuelles. Elle voulait que je raconte son histoire. Je trouvais que la marche était trop haute entre le harcèlement au travail et les agressions sexuelles.

Virginie m'a écrit de nouveau après l'affaire Marcel Aubut. Gestes déplacés, allusions sexuelles, on était dans le même univers que le patron de Virginie.

Elle s'est reconnue dans le récit d'Ève, une victime de Marcel Aubut qui a témoigné à l'émission Tout le monde en parle.

J'ai rencontré Virginie chez elle, dans son bungalow de la Rive-Sud où elle vit avec son conjoint dans une famille reconstituée. Grande, cheveux foncés, frange jusqu'aux sourcils, regard franc, elle n'a pas froid aux yeux.

Elle me raconte son histoire avec aplomb. Elle se souvient de tout : les dates, l'atmosphère toxique au bureau, les remarques blessantes de son patron.

***

Le climat de travail devient délétère.

Un ex-cadre, Michel, essaie de remettre le patron à sa place. « Je l'ai averti deux ou trois fois. Il me disait qu'elle était juste bonne à trouver des clients avec ses totons, juste bonne à fourrer. Excusez mon langage, mais c'est ce qu'il disait. Quand il entrait dans son bureau, il se frottait dessus et il s'en vantait. C'était un gros épais. Il disait tout le temps des choses vulgaires sur les femmes. »

La blague sur la tache dans les cheveux fait déborder le vase. Virginie décide de porter plainte à la directrice générale, qui décide aussitôt d'enquêter.

Dans une lettre, elle conclut que la « majorité des allégations sont vraies ». Des mesures sont prises. Virginie ne doit plus aller dans le bureau de son patron. Dorénavant, tout doit se faire par écrit.

Une vingtaine d'employés travaillent dans des locaux qui ne sont pas immenses. Quand le patron et Virginie se croisent, elle regarde à gauche, lui, à droite.

Il multiplie les demandes par courriel. Les délais sont courts, souvent irréalistes.

La situation devient intenable pour Virginie, qui souffre d'un trouble anxieux généralisé. « Je ne dormais plus, je fumais comme une cheminée, je ne mangeais plus. Je me demandais : "Si je perds ma job, qu'est-ce que je vais faire ?" J'étais seule avec ma fille, j'avais des dettes. Ce gros cabochon de fond de bocal venait bousiller ma vie. Il me faisait vivre mon anxiété. »

Moins d'une semaine plus tard, le 24 février 2012, elle envoie sa lettre de démission.

Virginie part, mais le patron, lui, reste.

Quand je lui ai parlé, il a tout nié en bloc. Il a accusé Virginie d'être trop sexy. « Elle travaillait avec des bottes au-dessus des genoux, des jupes courtes et des chandails moulants. Cette fille-là attirait l'attention. Sa tenue vestimentaire n'était nullement appropriée. »

Selon une ex-cadre, « Virginie n'était pas provocante. Elle s'habillait super bien. Elle avait du goût, de la classe, elle n'était jamais déplacée ».

Virginie a été renversée par la critique de son ancien patron.

« Oui, j'ai des grandes bottes en cuir. Et alors ? Je ne suis pas responsable de sa réaction, qu'il se contrôle ! J'en reviens pas ! C'est comme si on accusait une fille d'être responsable de son viol parce qu'elle porte des jupes trop courtes ! »

***

Virginie a vite retrouvé du travail. Elle a quitté le milieu de la construction et son machisme.

« Il existe une omerta autour du harcèlement sexuel, dit-elle. Les compagnies préfèrent sacrifier les victimes et garder les harceleurs, comme Marcel Aubut. »

Elle s'en veut. « Je me sens coupable. Je me dis : "Tu n'as pas réagi parce que tu ne voulais pas faire de vagues." C'était une erreur. »

Aujourd'hui, elle veut la corriger, cette erreur. En parlant haut et fort, sans honte et sans regret. Et à visage découvert.

« Je n'ai pas envie d'être une victime. Je n'ai rien fait de mal, je refuse de me cacher. »

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