L'échec transversal

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La réforme au secondaire est un échec. Ce n'est pas un journaliste qui le dit ni un enseignant frustré ou un syndicat militant qui tape sur le clou de la réforme, mais une équipe de chercheurs qui a déposé un rapport étoffé de 113 pages.

Le mot échec n'apparaît pas dans le rapport et le directeur de la recherche, Simon Larose, ne l'a pas prononcé quand je lui ai parlé, mais le constat est là, incontournable, gros comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

L'étude est sérieuse, elle n'a pas été griffonnée sur le bord d'une table. Les six chercheurs de l'Université Laval ont suivi 3724 jeunes et 3913 parents de 2007 à 2013. Ils ont étudié trois cohortes: la première a échappé au vortex de la réforme et a commencé son secondaire en 2004; les deux autres étaient composées d'enfants de la réforme qui ont commencé leur secondaire en 2006 et 2007. Les chercheurs ont comparé les cohortes à l'aide de questionnaires, de tests et d'examens. Du sérieux.

Leur conclusion: les élèves de la réforme réussissent moins bien dans deux domaines-clés, les mathématiques et le français. Moins bons en géométrie, en arithmétique et en algèbre, et moins bons en argumentation et en orthographe. Surtout en orthographe, où l'écart est troublant. Les élèves de 5e secondaire qui ont échappé à la réforme ont obtenu un taux de réussite de 62% à l'examen de français du Ministère. Les enfants de la réforme, eux, se sont contentés d'un maigre résultat de 56%. Six points de différence.

L'écart est d'autant plus inquiétant que les élèves de la réforme ont droit à 50 heures de plus en mathématiques et 150 en français. L'équation est déprimante: plus d'heures d'enseignement + plus de plans d'intervention et d'aide professionnelle = de moins bonnes notes. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le monde de la réforme.

Les garçons, les faibles et ceux qui viennent de milieux défavorisés en arrachent. Fait troublant, les élèves qui ne sont pas à risque écopent eux aussi. Ils ont été moins nombreux à obtenir leur diplôme. Les chiffres ne sont pas catastrophiques, la différence entre les élèves de la réforme et ceux qui y ont échappé - les chanceux - n'est pas abyssale, mais l'écart est suffisamment important pour qu'il soulève de sérieuses questions sur ce fameux renouveau pédagogique, nom pudique donné à la réforme, qui vire l'école à l'envers depuis 15 ans.

Qu'est-ce qui cloche? La réponse: un peu tout. Une réforme implantée trop vite, une approche par compétences trop complexe, des «contenus trop théoriques, trop dans les nuages», pour reprendre l'expression du chercheur Simon Larose, des enseignants mal formés, une pédagogie par projets qui n'est pas adaptée pour les élèves à risque, des reculs et des volte-face politiques qui ont créé beaucoup de confusion.

Le gouvernement a accouché d'une nouvelle façon de travailler, d'enseigner, d'évaluer, bref, d'une nouvelle culture qu'il a garrochée à la tête des enseignants. Débrouillez-vous! Le Québec s'est lancé tête baissée dans cette aventure pédagogique. Aujourd'hui, on voit les résultats. Les garçons, les faibles et ceux qui viennent des milieux défavorisés en paient le prix. Pourtant, c'est eux que la réforme visait. Ironique.

***

La réforme a été lancée au primaire en 2000 dans une grande confusion: les bulletins n'étaient pas prêts, les enseignants pas formés, les programmes incompréhensibles. François Legault, alors ministre de l'Éducation, était complètement dépassé.

Au fil des ans, les politiciens ont ajusté le tir. Il y a eu des correctifs: la fin des bulletins ésotériques avec des bonhommes sourire, le retour des moyennes et des pourcentages, la fin des compétences transversales, le retour du redoublement.

Sauf que les compétences transversales existent toujours, elles ont simplement changé de nom. On les appelle maintenant «autres compétences». Et le redoublement reste l'exception.

Québec s'est contenté de faire du bricolage. Il a corrigé des aspects irritants, un guidi par ci, un guidi par là, des changements cosmétiques qui n'ont pas touché le coeur du problème: les programmes, l'approche par compétences et la pédagogie par projets omniprésente.

«La réforme est un échec, m'a dit le président de la Fédération autonome de l'enseignement, Sylvain Mallette. Ça ne marche pas, et pourtant, on continue. Les fonctionnaires décident, pas les ministres. Il y a un manque de courage politique.»

Il faut dire que le ministère de l'Éducation en est à son huitième ministre en 15 ans. Les ministres passent, mais les fonctionnaires restent.

***

Le ministre de l'Éducation, Yves Bolduc, a minimisé les mauvaises nouvelles contenues dans le rapport. «La réforme n'est pas un échec», a-t-il dit. Les cohortes étudiées ont vécu les débuts de la réforme, «il faut attendre, il est trop tôt pour se prononcer».

Puis il a lâché cette phrase imprégnée d'un grand optimisme: «Plus ça va aller, mieux ça va aller.»

J'en doute.

Le ministre est préoccupé par la mauvaise performance des garçons. Il songe à augmenter l'offre en sports études. Encore des guidis, encore du bricolage.

Pourtant, l'échec de la réforme est visible comme une verrue au milieu du nez. Ça prend un ministre de l'Éducation pour ne pas la voir.




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