Le rescapé

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Le journaliste Antonio Fischetti a toujours assisté à la réunion de production du mercredi de Charlie Hebdo, sauf le matin de la fusillade, car sa tante venait de mourir et il était à ses funérailles.

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(Paris) «C'est la mort de ma tante qui m'a sauvé.»

Le journaliste Antonio Fischetti fait partie de l'équipe de Charlie Hebdo depuis une quinzaine d'années. Tous les mercredis, il assiste à la réunion de production. Il a toujours été présent, sauf le matin de la fusillade, car sa tante venait de mourir et il était à ses funérailles. La mort lui a sauvé la vie. Drôle de destin.

«Je me sens comme un homme qui a raté un avion qui s'est écrasé.»

Il fixe son café, encore troublé par la chance inouïe qui lui a permis d'échapper au carnage. Nous sommes dans une pâtisserie, près de la salle de rédaction du quotidien Libération, qui accueille les rescapés de Charlie Hebdo.

«À Charlie Hebdo, le local était petit. On s'assoyait toujours à la même place. Je m'installais entre Charb, Tignous et Honoré. Ils sont morts, les trois. Si j'avais été là, je n'aurais eu aucune chance. Aucune.»

Cette réunion, il ne voulait pas la rater. Un différend autour de l'existence de Jésus l'opposait au directeur de la rédaction, Riss. «Je ne suis pas croyant. Selon moi, Jésus n'a jamais existé, c'est une invention des chrétiens, explique Fischetti. Riss n'était pas d'accord. Je voulais défendre mon point de vue.»

Mais la mort en a décidé autrement et le sort de Jésus est resté en suspens.

***

Antonio Fischetti a un sourire dévastateur. Cheveux gris en bataille, il porte avec désinvolture un blouson et un jeans étroit. Dans la pâtisserie, les portes sont grandes ouvertes malgré le temps frisquet. Entre deux courants d'air, le nez plongé dans son café, Fischetti raconte la journée où il aurait dû mourir, le corps criblé de balles par les frères Kouachi.

Après l'enterrement, il allume son téléphone et voit une longue liste d'appels manqués. Près d'une centaine. Il ne comprend pas.

Sa copine va sur le site de Libération. Fusillade à Charlie Hebdo, 12 morts.

Douze morts? Douze!

Fischetti prend ses messages: tout le monde lui demande s'il va bien, s'il est vivant. Vivant?

Puis, les noms des trois premiers morts surgissent: Charb, Cabu, Wolinski, trois dessinateurs avec qui il travaille étroitement depuis 15 ans. Fauchés par les kalachnikovs folles des frères Kouachi. Trois sur douze. Il en reste neuf. Qui? Qui d'autre est mort parmi ses amis? Cette question torture Fischetti.

Les noms tombent au compte-gouttes.

«À chaque fois, c'était comme si je recevais un coup de massue. Au début, j'étais anéanti. Mes amis étaient morts. Je n'arrivais pas à démêler la réalité de la fiction, j'avais l'impression d'être dans un film.»

Charlie Hebdo a souvent reçu des menaces. Après l'incendie criminel de 2011 provoqué par la parution du numéro Charia Hebdo, qui se payait copieusement la tête du prophète Mahomet, le directeur de la publication, Charb, a eu des gardes du corps qui ne le lâchaient pas d'une semelle. Deux dans ses déplacements, un à son bureau. Mais depuis deux ou trois mois, la surveillance s'était relâchée.

Mais jamais, au grand jamais, Fischetti n'aurait pu imaginer une telle boucherie. Au début, il souffrait du syndrome du survivant. «Ils sont morts, pas moi, pourquoi? J'aurais dû être là. Je me sentais bizarre. Aujourd'hui, j'ai dépassé ça. Je ressens un mélange de peur, de colère, de tristesse et de révolte. Je résiste et cette résistance me donne des forces. Je porte les valeurs de la liberté d'expression. Un journal comme Charlie Hebdo est essentiel, qu'on l'aime ou non. Charlie Hebdo, c'est l'esprit de la laïcité, de la Révolution, du siècle des lumières. En France, on a coupé la tête d'un roi. On a hérité de ça.»

«Les caricatures de Charlie Hebdo sont libres, poursuit-il. Je n'aime pas le mot irrévérencieux. On dénonce l'intolérance, la bêtise et l'injustice avec humour. Le but n'est pas de choquer.»

Il reprend son souffle et jette un regard nerveux sur sa montre.

«Je dois y aller.»

Il est débordé. Il doit rassurer les proches de ses collègues morts, les femmes et les enfants terrassés par le deuil. «Ils ont besoin de parler. Il faut les soutenir. On pleure, on se serre dans les bras.»

Et il y a ce numéro spécial de Charlie Hebdo que tous attendent et qui doit sortir demain non plus à 1 million d'exemplaires comme prévu au début, mais à 3 millions. Il sera traduit en 16 langues. Normalement, Charlie Hebdo publie à peine 60 000 exemplaires. Le saut est gigantesque; jamais Charlie Hebdo n'aura été aussi lu. Le numéro est fabriqué par une équipe traumatisée et décimée par la fusillade. Le défi est énorme, la pression titanesque.

Il a le trac.

Fischetti doit écrire un texte. «Je veux parler de mes collègues morts, de leur humanité, de leur relation avec leur métier, mais c'est très difficile.»

Il regarde de nouveau l'heure, puis il sort en coup de vent de la pâtisserie. Je reste seule devant mon café refroidi et mon calepin rempli de notes en désordre. Fischetti parlait vite, d'une traite, comme s'il vomissait son histoire. Je pense au destin, à la vie, à la mort et au coup de dés incroyable qui a permis à Fischetti d'échapper au carnage. Il a la vie devant lui. Il n'a que 54 ans.

Je sors de la pâtisserie et j'affronte le froid humide de Paris et son ciel maussade. Après la folie de vendredi avec les morts et les arrestations, après la manifestation historique de dimanche, Paris s'est calmé. L'heure est aux points d'interrogation. Et maintenant, que fait-on avec cet élan de solidarité?

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