L'été des folies

Michèle Ouimet faisant du pouce pour se rendre... (PHOTO FOURNIE POUR MICHÈLE OUIMET)

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Michèle Ouimet faisant du pouce pour se rendre en Gaspésie en 1970.

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C'était en 1969, j'avais 15 ans et je croyais que la jeunesse était éternelle. Je voulais voyager, mais je n'avais pas d'argent, seulement l'allocation que mon père me versait: 2$ par semaine.

Je faisais donc du pouce. Avec Élaine. On était jeunes: Élaine, 14 ans, moi, 15. On était amies, une amitié féroce, exclusive. Je couchais chez elle, elle couchait chez moi. On fréquentait la même école publique. On avait des fous rires vertigineux, surtout quand on disséquait des grenouilles dans le cours de biologie. Élaine était incapable de découper sa grenouille jusqu'au bout, elle s'évanouissait à cause de l'odeur de l'éther.

J'enviais la liberté qui régnait chez elle: ses parents ouverts, ses nombreux frères et soeurs, les repas décousus où chacun mangeait à l'heure qu'il voulait en pigeant dans le chaudron que sa mère laissait sur le poêle. Pour moi, c'était le summum de la liberté: ne pas manger à heures fixes.

Élaine, elle, aimait souper chez moi. Ma famille, mes soeurs, les amies, les repas généreux cuisinés par ma mère, toujours chaleureuse, toujours accueillante. Les discussions autour de la table ronde. Le rituel sacré. Les repas à heures fixes.

On se couchait à 5 h du matin, on fumait du pot et on écoutait Led Zeppelin, sa guitare électrisante, sa musique rock, et Donovan qui susurrait des ballades romantiques avec sa voix tremblotante. On les écoutait en boucle en remettant le 33-tours sur le tourne-disque encore et encore.

On portait des jeans avec des pattes d'éléphant larges comme l'océan, des blouses indiennes, des jupes fleuries et des sabots. Il ne manquait que les fleurs dans les cheveux. Et on faisait du pouce. C'était la mode, tout le monde faisait du pouce.

On a fait deux voyages mémorables: Toronto et la Gaspésie. On se plantait sur le bord de l'autoroute, le pouce levé. Et ça marchait.

***

Toronto, notre première expérience. Je baragouinais l'anglais en m'imaginant que j'étais bilingue. Un gros camion s'était arrêté dans un frémissement de métal. Notre premier lift. On avait sauté dans la cabine sans se méfier. J'étais assise entre Élaine et le camionneur sur la banquette étroite, le bras de vitesse frôlait mes jambes.

«Ah, les filles, si vous êtes consentantes, c'est pas péché, vous savez», nous avait dit l'homme en conduisant son bolide à toute vitesse.

On lui avait demandé de nous faire descendre, ce qu'il avait fait en rouspétant. On n'était même pas sorties de l'île de Montréal!

On s'était tout de même rendues à Toronto en un morceau avec notre naïveté, nos sabots et notre anglais bancal.

L'année suivante, on avait décidé d'aller en Gaspésie. Un coup de tête. On était à Québec, il faisait beau, c'était l'été. On avait rencontré quatre gars sympathiques. Élaine est partie avec deux d'entre eux, moi avec les deux autres. On s'était donné rendez-vous à Percé. À l'époque, il n'y avait pas de cellulaire.

Québec-Percé, 750 kilomètres de route. J'avais 2 $ dans mes poches, Élaine avait 10 $. On ne doutait de rien.

Je me suis rendue à Percé dans un brouillard. Je couvais une mononucléose. Le prix à payer pour mes nuits blanches. Je me souviens de mon immense fatigue, de mes migraines, du rocher Percé, de la Maison du pêcheur, de la gentillesse de mes deux compagnons. Et de la route, la route qui n'en finissait plus.

Élaine était restée bloquée à Rimouski. Elle avait fait du pouce toute la journée, direction Percé. Le lendemain, elle avait traversé la route. Elle avait passé huit heures le pouce levé, direction Québec. En vain. Le soir, elle avait couché dans une cellule en prison, une vraie cellule avec des barreaux, comme dans un film. Les policiers l'avaient prise en pitié. Le matin, elle avait pris ses 10 $ pour se payer un billet de train Rimouski-Québec.

Folles? Non, c'est l'époque qui était folle, pas nous.

***

Avant d'écrire cette chronique, je suis allée chez Élaine. On vit dans le même quartier, dans la même rue. C'est elle qui m'a rappelé l'histoire du camionneur, que j'avais complètement oubliée.

La vie a passé, les années ont filé, vite, trop vite. Élaine a eu deux enfants, deux garçons; moi, une fille qui n'a jamais fait de pouce. Du moins, je l'espère. Sophie?

Mes parents n'ont jamais su que je faisais du pouce. Ma mère est morte en janvier. Mon père, lui, vit toujours. Il était sévère. Il m'avait quasiment répudiée quand j'avais décidé de vivre en «concubinage» avec mon chum, une audace inimaginable pour lui. Alors, des voyages sur le pouce? Toronto? Le tour de la Gaspésie?

Mon père avait trois filles. Il avait peur de perdre le contrôle, peur qu'il nous arrive malheur. C'était sa façon à lui de nous aimer: nous dire non, être prudent, trop prudent. S'il avait su, pauvre papa. Il est temps que je lui raconte mes folies de jeunesse avant qu'il les lise dans le journal.




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