Les demi-vérités de Martin Dumont

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Le témoignage de Martin Dumont, témoin-vedette de la commission Charbonneau, prend l'eau. La Presse a fait enquête et a découvert que des contradictions et des demi-vérités minent sa crédibilité. Son témoignage a provoqué une onde de choc, entraînant dans la foulée la démission du maire Gérald Tremblay. La Commission a décidé de le convoquer de nouveau, une première. Gaffe de la Commission? Erreur de ses enquêteurs? Histoire d'un témoignage controversé qui risque de nuire à la Commission.

Martin Dumont, seul témoin qui a mouillé Gérald Tremblay, est de nouveau convoqué devant la commission Charbonneau, qui a des doutes sur la crédibilité de son témoignage. Il devra expliquer certaines contradictions. Il comparaîtra à la reprise des audiences publiques, dans la semaine du 21 janvier.

Martin Dumont, ex-conseiller et organisateur politique d'Union Montréal, le parti de Gérald Tremblay, a témoigné du 29 au 31 octobre. À l'aise, sûr de lui, il a répondu avec aplomb aux questions de l'avocat de la Commission, se rappelant des dates et des détails avec une remarquable mémoire.

Sauf que Martin Dumont a des problèmes avec la vérité. Il l'arrange, la grossit, la déforme. Toujours à son avantage. Du moins pour deux éléments de son témoignage-choc: la pornographie et une entrevue pour devenir candidat d'Union Montréal lors d'une élection partielle en 2010.

La Commission a aussi convoqué Alexandra Pion, la réceptionniste d'Union Montréal, qui, selon Dumont, aurait compté 850 000$, billet par billet. J'ai retrouvé Mme Pion. Elle m'a dit que les enquêteurs l'ont interrogée après le témoignage de Dumont. Mais elle a refusé de m'en dire plus.

Martin Dumont a sorti les histoires les plus juteuses de l'automne, des histoires incroyables de liasses de billets de banque qui s'échangeaient dans les toilettes, de vestons impossibles à boutonner parce que les poches débordaient d'enveloppes brunes, de porte de coffre-fort qui ne fermait parce qu'il y avait trop d'argent sale. Il a raconté, les larmes aux yeux, la voix étranglée par l'émotion, qu'un entrepreneur, Nicolo Milioto, avait menacé de le couler dans les fondations «épaisses et profondes» de ses trottoirs.

Des histoires renversantes que le Québec a écoutées - et crues - avec stupeur.

Son témoignage a provoqué une onde de choc. Il est le seul à avoir relié l'ex-maire Gérald Tremblay à la corruption. Le maire savait, a affirmé Dumont, que son parti tenait deux comptabilités lors de l'élection partielle de 2004 dans Saint-Laurent. Une officielle, et une deuxième illégale, car elle défonçait les plafonds des dépenses autorisées par la loi. Gérald Tremblay aurait dit, en voyant la double comptabilité: «Moi, je n'ai pas à savoir ça.»

Depuis le début des audiences de la Commission, le maire était sur les dents. Montréal était montré du doigt: fonctionnaires corrompus, mafia, argent sale qui gonflait les coffres de son parti. Mais la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est le témoignage de Dumont. Gérald Tremblay a démissionné six jours plus tard, le 5 novembre. Son départ a provoqué une saignée dans son parti, 15 conseillers sur 35 ont claqué la porte.

Dans son discours annonçant sa démission, Gérald Tremblay a dit: «Je n'ai jamais été présent à une rencontre dans les locaux électoraux d'Union Montréal à Ville Saint-Laurent, en 2004, où j'aurais pris connaissance d'une double comptabilité. Cette rencontre n'a jamais eu lieu.»

Martin Dumont est-il fiable? Crédible? La Commission a des doutes. Ses enquêteurs ont de nouveau interrogé Dumont mardi. Selon son porte-parole, Luc Tremblay, Dumont «a subi beaucoup de pression et elle n'est pas justifiée. On lui cherche noise. C'est un vaudeville».

Mercredi, Dumont aurait été à l'hôpital sous observation. Il est présentement au repos, chez lui.

Un résumé de son témoignage de mardi a été envoyé à tous les avocats participants, incluant ceux d'Union Montréal et de la Ville de Montréal. Il a ensuite reçu une citation à comparaître, l'obligeant à témoigner de nouveau dès la reprise des travaux de la Commission en janvier.

J'ai appelé Martin Dumont. Je lui ai tout déballé. Il a refusé de commenter. Luc Tremblay, lui, affirme que «Martin a fait son devoir de citoyen, il a contribué à faire avancer les choses. C'est un citoyen honnête, intègre et transparent».

Dumont est-il un formidable acteur ou un témoin courageux qui a osé dire la vérité? Une chose est sûre, certaines de ses histoires prennent l'eau.

Le 31 octobre, l'avocat d'Union Montréal, Michel Dorval, a fondu sur Martin Dumont lors du contre-interrogatoire. Il a tout fait pour le discréditer, mais il a bâclé le travail. Brouillon, il a été agressif et il a irrité la commissaire France Charbonneau.

Dorval a sorti une histoire de pornographie. En 2004, quand Dumont travaillait pour le cabinet du maire comme «conseiller jeunesse», il a consulté des sites pornographiques en grande quantité en utilisant l'équipement de la Ville.

Faux, s'est défendu Dumont. «Une bonne partie du bureau, on est des hommes, on a regardé, à l'occasion, sur mon... un ordinateur... on a consulté des sites à caractère pour adultes et le service informatique s'en est rendu compte», a-t-il dit. Il était sous serment, comme tous les témoins de la Commission.

Sauf que la réalité est différente. Trois sources m'ont confirmé qu'il avait consulté «des pages et des pages» de sites pornographiques. À l'époque, ses patrons l'avaient confronté. Il avait d'abord nié, puis il avait craqué et reconnu les faits.

Le maire, le chef de cabinet et le directeur des communications ont été mêlés au dossier. «Il fallait que la faute soit grave pour que le maire soit mis au courant», a confié une source. On est loin, très loin du «à l'occasion avec des hommes du bureau».

Deuxième témoignage fantaisiste, où Martin Dumont se donne le beau rôle: l'entrevue pour devenir candidat lors d'une élection partielle dans Rivière-des-Prairies, en février 2010.

Étaient présents lors de l'entrevue: Bernard Blanchet, président du caucus d'Union Montréal, Diane Lemieux, chef de cabinet de Gérald Tremblay, et Richard Mimeau, directeur du parti.

Devant la Commission, Dumont a raconté ce qu'il a dit durant de cette entrevue: «Si vous voulez que je sois candidat pour Union Montréal, voici mes conditions. Il faut véritablement penser autrement le système des contrats (...) il faut donner de la transparence au conseil d'arrondissement.»

Blanchet et Mimeau nient. «Jamais, jamais, il n'a parlé de ça, jure Richard Mimeau. Il a déformé la réalité. Après son témoignage, Diane (Lemieux) m'a appelé. Elle n'en revenait pas!»

Une trentaine de minutes après le témoignage de Dumont, Bernard Blanchet est arrivé au bureau de Richard Mimeau. «Richard était dans tous ses états, raconte-t-il. On était très surpris. Il n'a jamais dit qu'il voulait changer la façon de donner les contrats.»

Dumont a gonflé son importance, ont précisé plusieurs sources. «Ce n'était qu'un «acteur de soutien», pas un «acteur majeur».

Autre point troublant dans le témoignage de Dumont, ses affirmations sur Lino Zambito qui serait venu deux fois dans les locaux d'Union Montréal, en 2005. Il a même donné des détails. Zambito avait apporté du café, car il savait que celui d'Union Montréal n'était pas «fameux».

Rappelons que Zambito, un autre témoin-vedette de la Commission, a révélé l'existence d'un réseau d'entrepreneurs qui ont contrôlé tous les contrats d'égouts et de conduites d'eau à Montréal pendant 10 ans. Ce réseau aurait gonflé les coûts des travaux de 30 à 35%, et versé une somme équivalant à 3% de la valeur des contrats à Union Montréal. Il a aussi affirmé qu'il avait donné 30 000$ en liquide à l'organisateur Pierre Bibeau pour une activité de financement de l'ex-ministre Line Beauchamp. Bref, Zambito s'est incriminé.

Il nie avec force les affirmations de Martin Dumont.

«Quand j'ai entendu Dumont, je suis tombé en bas de ma chaise, affirme-t-il. Je n'ai jamais mis les pieds à Union Montréal et je ne connais pas Martin Dumont. Je n'ai rien à gagner de le nier avec tout ce que j'ai dit à la Commission.»

Si Dumont a déformé des faits, quelle crédibilité peut-on accorder au reste de son témoignage? Gérald Tremblay a-t-il vraiment dit qu'il «n'avait pas à savoir ça» ? Est-ce que les enquêteurs de la Commission ont vérifié les affirmations de Dumont avant de l'asseoir dans le fauteuil des témoins? Les enquêteurs ont-ils tourné les coins ronds? Et les commissaires, ont-ils cru Dumont?

La Commission ne commente jamais les témoignages. «Les commissaires ne sont pas dupes, s'est contenté de dire le porte-parole, Richard Bourdon. Il faut leur faire confiance.»

Confiance ou non, cet épisode Dumont soulève des questions troublantes sur le fonctionnement de la Commission. Dumont est-il l'exception? Comment la Commission peut-elle se prémunir contre les témoins qui aiment bien «arranger» l'histoire pour se donner le beau rôle?

Pour joindre notre chroniqueuse: mouimet@lapresse.ca

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