La vie au temps de la collusion

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Décidément, elle est très instructive, cette commission Charbonneau. On y apprend des tas de trucs: comment intimider une entreprise qui refuse de rentrer dans le rang, comment verser une ristourne de 3% «au politique», comment corrompre des fonctionnaires de la Ville de Montréal et comment se partager des contrats.

Rien de nouveau? C'est vrai sur le portrait en général, mais c'est faux sur les anecdotes qui montrent à quel point ça jouait dur à Montréal. Et au-delà de la nouveauté, il y a surtout de la corroboration. Très important, la corroboration.

Hier, le nouveau témoin, Michel Leclerc, propriétaire de l'entreprise Terramex, a corroboré les témoignages de Lino Zambito et des fonctionnaires corrompus Gilles Surprenant et Luc Leclerc. Le portrait s'étoffe, des noms s'ajoutent, comme celui de Robert Marcil, directeur des travaux publics à Montréal, qui aurait promis des extras sous la table, et des anecdotes savoureuses tracent un portrait saisissant de la vie au temps de la collusion.

Il n'y a, pour l'instant, aucune accusation, que des témoignages. Sauf que les témoins dessinent, en gros, le même portrait. Il ne faut pas oublier non plus le rapport du vérificateur de Montréal qui affirmait que, de 2006 à 2009, plusieurs arrondissements confiaient leurs contrats au même entrepreneur ou à deux ou trois sociétés. Toujours les mêmes.

Michel Leclerc, donc, a témoigné toute la journée. Il était tellement nerveux qu'il a demandé -et obtenu- que son image et sa voix ne soient diffusées qu'à la toute fin de son témoignage. Encore une fois, on a eu droit à un bel étalage d'appels d'offres truqués, d'intimidation, de fonctionnaires corrompus, de ristournes, d'univers arrangé par le gars des vues, où le dindon de la farce est le contribuable montréalais qui a payé 30% de plus pour les travaux d'infrastructures.

Voici une anecdote racontée par Leclerc qui en dit long sur la violence du milieu. Personne ne lui a cassé la gueule, mais des entrepreneurs lui ont clairement fait comprendre qu'il devait jouer selon les règles édictées par le cartel des égouts.

En 1997, il entend parler du cartel pour la première fois. Michel Leclerc obtient un contrat de plus de 600 000$. Joe Borsellino, de Construction Garnier, prend contact avec lui pour lui dire qu'un petit groupe d'entrepreneurs se partage les contrats et qu'il n'est pas question de laisser entrer quelqu'un d'autre. Borsellino lui demande de céder son contrat. En échange, il est prêt à lui donner 50 000$. Leclerc refuse. Peu de temps après, Leclerc, qui est dans son camion, se fait arrêter à un feu rouge. Il est intercepté par deux hommes, dont Borsellino. Ils ont «une discussion pas très agréable». Même si Leclerc se sent intimidé, il s'obstine dans son refus.

«On va se revoir», lui dit Borsellino. Quelques jours plus tard, le bureau de Leclerc reçoit un appel à la bombe. Coïncidence? Peut-être, mais Leclerc comprend le message. Pendant des années, il va verser 3% de la valeur de ses contrats à un entrepreneur, Nicolo Milioto, «pour le politique».

Violence, ristournes, collusion, politique. Beau portrait.

***

Est-ce que Montréal a réussi à se débarrasser de la collusion? Peut-être. Sauf que les révélations de mon collègue Fabrice de Pierrebourg (en pages 2 et 3) jettent un doute sur cette nouvelle virginité. Le quatuor des trottoirs sévirait encore à Montréal. Quatre entreprises monopolisent les contrats. Et certains prix sont repartis à la hausse. En gros, ce sont les mêmes entreprises qui dominaient le marché dans les années 2000.

Est-ce le retour du cartel des trottoirs, tel qu'il a été décrit par la commission Charbonneau, ou un groupe d'entrepreneurs qui se spécialise dans un micromarché? Faudra-t-il une autre commission Charbonneau dans 20 ans?

Une chose est certaine, la Commission a le mérite de démonter pièce par pièce la mécanique de la collusion, de la corruption et de l'intimidation. Le Québec est aux premières loges de cet ahurissant «spectacle».

Sans Commission, on n'aurait vu que des policiers saisir des boîtes de carton et des politiciens et entrepreneurs se promener, tête baissée, avec des menottes aux poignets. Et tout ce beau monde va probablement plaider coupable. Donc pas de procès. Le couvercle se serait fermé à tout jamais sur l'épisode collusion/corruption. Et les Québécois n'auraient jamais su à quel point ils se sont fait avoir.

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