Vivre dans un frigo

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«Vivre en société est le plus grand défi de l'être humain», écrit notre chroniqueur Mario Girard.

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Mario Girard
La Presse

L'affaire a eu lieu il y a environ une dizaine de jours dans une entreprise américaine. Un employé entrepose son lunch (un plat de riz frit aux crevettes) dans le frigo commun du bureau où il travaille. Trente minutes plus tard, il se rend compte que son repas a disparu.

Désemparé et affamé, l'homme met le service des ressources humaines sur le coup. On déclenche une «enquête». On lui fait voir une bande vidéo dans laquelle on aperçoit une collègue, sa plus proche voisine, qui prend le lunch et l'enterre au fond d'une poubelle.

La direction décide d'envoyer une note à tous les employés leur demandant de ne pas faire ce genre de choses. La voleuse, surnommée «la psychopathe» par celui qui s'est fait voler le lunch, feint alors la surprise en lisant le courriel. C'est à ce moment qu'un échange éclate entre la «victime» et la voleuse devant tout le monde. Fin du drame.

Cette histoire d'une banalité déconcertante, digne d'un épisode du Coeur a ses raisons, a été racontée dans une succession de gazouillis publiés par un autre collègue, Zak Toscani. Son récit est devenu hautement viral au cours des derniers jours, servant d'exutoire à des dizaines de milliers de gens qui ont voulu faire partager leur histoire de frigo de bureau.

Des experts s'en sont mêlés. On a pu apprendre une foule de choses sur le partage des frigos par un groupe d'employés d'une même entreprise, entre autres qu'une personne sur cinq a déjà volé et mangé le lunch d'un collègue.

Un autre spécialiste a déclaré que le frigo d'une entreprise représente le microcosme de ce milieu de travail. Je suis plutôt d'accord avec cette théorie. Un frigo, lorsqu'il est partagé par plusieurs personnes, peut révéler mille et une choses sur la personnalité de ses utilisateurs.

Outre les personnes sans scrupule qui osent voler le lunch d'un autre, il y a les insouciants qui laissent traîner leurs restants de lunch pendant des jours, voire des semaines. Mènent-ils des expériences secrètes dans le but de découvrir quelle catégorie de champignons peut naître sur un sandwich au jambon oublié pendant 18 jours?

Il y a aussi ceux qui n'hésitent pas à protéger leurs biens ou à marquer leur territoire en mettant leur nom sur certains aliments. «Ce lait appartient à Madeleine. Prière de ne pas y toucher svp.» Il y a également ceux qui se foutent de tout en écrasant la pâtisserie à laquelle tu rêves depuis le matin avec leur plat Tupperware rempli de pâté chinois.

Finalement, il y a ceux qui sont ordonnés, font les choses correctement, cherchant une place discrète sur la dernière tablette du frigo. Ce sont les mêmes qui lavent minutieusement leurs contenants après avoir mangé.

Au moment d'écrire ces lignes, j'imagine la réaction de certains lecteurs ce matin : «Ouin, Monsieur Girard, on commence la semaine fort!» Ou alors : «Il pleut des bombes en Syrie et vous nous parlez de vol de lunch!»

C'est justement à cause de la Syrie que je vous parle de cette histoire de frigo. Si cette insignifiante affaire a suscité autant de réactions, c'est parce qu'elle rejoint les gens dans leur quotidien le plus profond, dans leur comportement le plus primaire. Beaucoup de travailleurs ont des frustrations à exprimer sur la difficulté de travailler et de partager un frigo avec des gens qui sont, faut-il le préciser, de simples collègues. Il ne s'agit pas ici de membres de la famille ou d'amis, mais de relations qui se situent bien souvent entre la cordialité et l'indifférence.

Durant le week-end, je regardais les reportages sur l'attaque chimique présumée près de Damas et je repensais à cette histoire de frigo. Je vous parle de la Syrie, mais je pourrais aussi évoquer la réaction qu'ont certaines personnes à l'arrivée massive de migrants au Québec, de la guerre des nerfs qui se déroule depuis de nombreux mois dans le cadre de la renégociation de l'ALENA, du conflit sans fin qui se joue à la frontière de la bande de Gaza.

Les composantes de cette affaire de frigo sont exactement les mêmes que pour n'importe quel autre grand conflit mondial. On se bat pour un territoire pour les mêmes raisons qu'on a du mal à partager un frigo au bureau.

Le problème avec l'immense popularité obtenue par cette affaire sur les réseaux sociaux, c'est que ceux qui s'exprimaient le faisaient souvent pour nourrir davantage le conflit, pour en rajouter, pour décrire les victimes qu'ils sont ou montrer du doigt les méchants qui ont osé voler un jour leur macaroni au fromage.

Vivre en société est le plus grand défi de l'être humain. C'est un travail de tous les instants. Ce défi est particulièrement grand en ce moment où on a l'étrange impression que le simple vol d'un sandwich pourrait nous guider vers un conflit mondial.

Cette histoire nous apprend que les conflits peuvent naître de petites choses. La «psychopathe» a sans doute agi par esprit de vengeance. Le plat de riz frit aux crevettes a été le moyen sournois qu'elle a trouvé pour s'en prendre à son collègue. Et le frigo? Le frigo est le fameux territoire, celui que l'on défend jusqu'à en perdre la raison, jusqu'à ne plus savoir pourquoi.

Vivre en société est le plus grand défi de l'être humain. C'est une grosse job, j'en conviens. Allons-y une étape à la fois. Commençons par le frigo. On réglera ensuite le mémérage devant la machine à café.




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