La fable et l'écolier

Portrait de Jean de La Fontaine gravé par... (image tirée de wikipédia)

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Portrait de Jean de La Fontaine gravé par Gustave Doré, d'après une toile du peintre Hyacinthe Rigaud

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Mario Girard
La Presse

Douce émotion que celle de voir les enfants prendre le chemin de l'école quand arrive septembre. Ce défilé de sacs à dos symbolisant l'apprentissage est beau à voir. Cela nous rappelle les rentrées qu'on a vécues et qu'on voudrait revivre.

Parmi mes plus beaux souvenirs d'école, les fables de La Fontaine, que nous devions apprendre par coeur, trônent au sommet. Alors que plusieurs de mes camarades pestaient contre cet exercice tout juste bon à nous faire découvrir une langue qui ne se parle plus, j'y apportais un soin particulier.

Ma fable préférée était La laitière et le pot au lait. Déjà, à 11 ans, j'aimais les drames. L'histoire de cette ambitieuse qui s'imagine devenir riche et qui voit son rêve s'effondrer la seconde où elle échappe sa cruche remplie de lait, symbole de ses aspirations capitalistes, m'enivrait au plus haut point.

Quel récit ! Quel personnage ! Et quelle finale ! Les destins de Dalida, Marilyn Monroe et Lady Di ne sont rien à côté de la pauvre Perrette qui doit dire adieu à « veau, vache, cochon, couvée ! ».

J'ai donc profité de cette semaine de rentrée pour me plonger dans la lecture d'un ouvrage sur la vie de Jean de La Fontaine, l'auteur des fameuses fables. 

Ce livre, sur lequel vous devriez vous ruer comme un renard sur un morceau de fromage, est un pur délice.

On doit lire cet ouvrage d'abord pour son auteur, Erik Orsenna. L'ancien conseiller culturel de François Mitterrand et lauréat du prix Goncourt (L'exposition coloniale) ne cesse de célébrer la langue française par ses nombreuses publications. Il en remet avec ce livre dans lequel il illustre ses talents de conteur.

La seconde raison qui devrait vous inciter à lire cet ouvrage est évidemment son sujet. On connaît Jean de La Fontaine pour ses célèbres fables, mais que sait-on de l'homme et du reste de son oeuvre ? Pas grand-chose finalement.

Orsenna nous présente un jeune bourgeois oisif, né le 8 juillet 1621 (tout juste quelques mois avant Molière), élevé dans un château en Champagne. Le petit Jean vit près des forêts, des cours d'eau et des animaux, des éléments qui constitueront une terre glaise malléable pour ses futures fables.

L'élève rêveur que fut La Fontaine étire l'adolescence longtemps, trop longtemps au goût de son père qui souhaite le voir adopter une profession et quitter le lit des Parisiennes de mauvaise vie. Après un mariage de convenance et la naissance d'un fils auquel il offrit une complète indifférence, Jean de La Fontaine eut du mal à mener une vie sage.

L'homme fut toujours volage. Entre lui et son épouse, il y avait souvent une deuxième femme. Erik Orsenna rappelle à cet effet ce trait d'esprit de Sacha Guitry : « Le bonheur à deux, ça dure le temps de compter jusqu'à trois ! » Quand je dis que ce livre est un délice...

Une rencontre sera capitale dans la vie de Jean de La Fontaine et ce sera celle avec Nicolas Fouquet, le surintendant de Louis XIV. Celui-ci connut une descente aux enfers après avoir offert une somptueuse fête au château (Vaux-le-Vicomte) qu'il venait de faire construire avec l'argent du peuple. En effet, ce bellâtre séduisant et arriviste avait eu le malheur de confondre « finances de l'État et cassette personnelle » pour s'offrir un luxe inouï.

D'ailleurs, si ce sujet vous intéresse, je vous invite à lire l'excellent ouvrage Fouquet ou le Soleil offusqué, de Paul Morand. On y raconte en détail la construction de ce château et l'organisation de cette soirée à laquelle ont assisté des centaines d'invités, dont Louis XIV. Dans la nuit qui suivit cette fête grandiose, le Roi-Soleil ordonna l'arrestation et l'emprisonnement de son ministre des Finances.

Alors que les « mouches changèrent d'âne » (tous les proches de Fouquet allèrent s'incliner devant le roi), Jean de La Fontaine demeura fidèle à celui qui avait été son premier mécène. Il tenta même, sans succès, de le faire libérer. Le poème qu'il écrivit en hommage à son protecteur fait partie de ses plus beaux textes.

Après avoir écrit quelques contes coquins (qui donnèrent lieu, vers la fin de sa vie, à une confession aussi théâtrale que surréaliste), La Fontaine connut la gloire avec ses fameuses fables alors qu'il avait 47 ans. Il en publia d'abord 26 dont La Cigale et la Fourmi, Le Corbeau et le Renard et La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf.

Orsenna précise que La Fontaine ne fut pas le premier à écrire des fables et en profite pour nous expliquer leur origine. Selon le dictionnaire de l'Académie française, édition de 1694, la fable est une chose feinte, inventée pour instruire et divertir. Dans sa préface, La Fontaine nous dit qu'une fable est composée de deux parties : le corps (la fable) et l'âme (la moralité).

La Fontaine écrivit au total 243 fables. Depuis 350 ans, elles ont été lues et apprises par des centaines de millions d'enfants. 

Même s'il connut le succès avant de mourir, La Fontaine ne fut jamais riche. Le poète signa ses dernières fables un an avant de mourir. Devenu dévot et repentant, il mourut à 73 ans.

Beaucoup d'enfants qui ont pris le chemin de l'école la semaine dernière découvriront les fables de La Fontaine au cours des prochains mois. Bien sûr, on peut remettre en question les bienfaits du fameux « par coeur ». Et bien sûr, on peut se demander à quoi bon il est utile d'apprendre des fables écrites dans une langue qui ne se parle plus, qui ne se dit plus.

Justement, apprendre ces mots qui ne se disent plus montre la richesse de notre langue. Cela jette un éclairage sur ses étendues, ses possibilités. Cela fait grandir notre attachement pour elle.

Ce qui est formidable avec les fables de La Fontaine c'est que lorsqu'on les apprend une fois, on s'en souvient pour toujours. Leur morale reste ancrée dans notre tête éternellement.

Et quel plaisir de s'amuser avec cette ménagerie lyrique. Le renard devient un certain politicien, la grenouille devient une certaine chanteuse de La voix, le loup devient un certain collègue, Perrette devient un certain entrepreneur.

C'est aussi pour cela que l'on doit apprendre les fables de La Fontaine. Pour retrouver l'animal qui se trouve dans chaque être humain.




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