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Mario Girard
La Presse

Pour la journaliste Valérie-Micaela Bain, le «petit bec sur la joue» qu'a voulu lui donner un homme est un exemple de voie de fait qui pourrait faire l'objet d'une plainte à la police. Elle ne l'a pas fait car celui qui a voulu l'embrasser s'est excusé, mille fois plutôt qu'une.

Elle n'a pas entamé de démarches judiciaires, mais elle espère néanmoins que le tapage médiatique engendré par cet incident éveillera les consciences et sensibilisera ceux qui ont tendance à banaliser un bisou offert sans consentement.

Pour ceux qui n'auraient pas suivi cette affaire, voici un rappel des faits. Alors qu'elle présentait un reportage vendredi soir au Téléjournal, en direct d'Osheaga, Valérie-Micaela Bain s'est fait interrompre par un spectateur qui a tenté de l'embrasser. La journaliste a repoussé l'homme avant de lui servir un solide : «Non, vraiment pas!»

Dans les heures qui ont suivi, la journaliste a été submergée de messages de toutes sortes (12 000 personnes ont vu sa vidéo sur Facebook et 8000 autres l'ont partagée). Elle a tenu à remettre les pendules à l'heure.

«Personne ne peut oser rentrer dans ma bulle et m'embrasser pendant que je suis en ondes. [...] Ce n'est pas soudainement acceptable parce que je suis une femme devant une caméra en direct à la télé. Embrasser quelqu'un sans son consentement, c'est non.»

L'homme qui a fait ce geste a écrit à la journaliste dès le lendemain pour s'excuser. «Je voudrais trouver les mots justes pour exprimer le regret et le sentiment de honte qui m'habitent à la suite des évènements d'hier. Je vous ai manqué de respect personnellement, en m'imposant sur vous devant votre public.»

Père de deux enfants, l'homme souhaite que ceux-ci puissen «vivre leur vie dans un monde où ils ne craindront pas les gestes déplacés des hommes». Il précise à la journaliste que cela n'est pas un voeu pieux.

«J'essaie tous les jours d'inculquer à mes enfants qu'ils ont le contrôle sur ce qu'ils choisissent d'accepter. Je n'ai pas été à la hauteur, hier, de tout ce en quoi je crois fermement. J'ai transgressé une limite par une conduite méprisable.» Il termine sa lettre en affirmant qu'il a tout simplement voulu faire rire son entourage.

De son côté, dans une lettre publiée hier soir sur sa page Facebook, Valérie-Micaela Bain décrit ce qu'elle a ressenti lors de l'incident. «Vendredi lorsque cet homme s'est approché de moi, d'abord j'ai sursauté, mais je me suis sentie envahie dans mon intégrité physique. Cet homme plus grand et plus bâti que moi, penché sur mon épaule, est arrivé dans mon angle mort. Sa joue barbue a effleuré ma peau, j'ai senti le bout de ses lèvres sur ma joue.»

«Pendant une fraction de seconde, je me suis sentie vulnérable, démunie, mais j'ai aussi ressenti de la colère. Personne n'a le droit de me toucher sans mon consentement.» 

Plusieurs se demandent depuis samedi si Valérie-Micaela Bain n'en fait pas un peu trop, si elle ne tire pas profit de cet incident pour mousser sa notoriété publique. Même si la très grande majorité des commentaires publiés sur sa page Facebook appuient son geste, certains ont de quoi faire hérisser le poil.

Certains la traite de «Femenazie» ou de «Crisse de folle». D'autres minimisent l'affaire en disant que l'homme «ne lui a quand même pas passé un doigt». Évidemment, les plus ignobles y vont d'insultes bien senties : «Embrasser une négresse! Ouache!», «Si ça avait été sexuel, il en aurait choisi une belle!», «Compte toi chanceuse que quelqu'un embrasse ta face laide!».

Puis, il y a la très prévisible salve dirigée vers les féministes. «Personnellement, je n'en reviens juste pas de lire les féministes enragées sur cette page!», «Calmez-vous les hormones les féministes!», «Les commentaires illogiques des féministes sur cette page ne sont pas représentatifs de notre société. Elles ne peuvent pas avoir régressé à ce point, c'est impossible».

Évidement, plusieurs personnes ont écrit que si cela était arrivé à un homme, personne n'en aurait parlé. C'est sans doute vrai, puisque cela est justement arrivé à un journaliste samedi soir, au même poste, à la même émission et dans le même contexte.

Une jeune spectatrice d'Osheaga a tenté d'embrasser le journaliste Louis-Philippe Ouimet alors qu'il était en direct, samedi soir, avec Claudine Bourbonnais (cette dernière commence à connaître le procédé car elle était en duplex avec Valérie-Micaela Bain). La spectatrice a été stoppée juste à temps avant d'atteindre le journaliste, quelque peu éberlué.

Personne n'a le droit d'entrer «dans la bulle» de quelqu'un sans son consentement. C'est quoi, ce truc? On entre chez Simons, on aperçoit une charmante vendeuse et on lui plaque un baiser sur la joue? On est à la cour et, tout à coup, on se lève et on va frencher la juge? On est député à l'Assemblée nationale, on quitte son siège et on va bécoter la ministre de l'Immigration?

Oui, mais c'est juste des bisous, clameront certains! Oui, c'est juste des bisous et c'est exactement ça, le problème. Les bisous sont en apparence inoffensifs et nous empêchent de tracer la ligne, celle qui sépare l'acceptable de l'inacceptable.

Quand le joueur de tennis français Maxime Hamou, «très en forme» après un match, a tenté d'embrasser de force une journaliste d'Eurosport après un match, était-ce acceptable? «C'était franchement désagréable», a dit la journaliste, Maly Thomas, après cet incident. Le joueur s'est excusé quelques jours plus tard.

Alors, on la trace où, la fameuse ligne? Quand un énergumène passe derrière une journaliste et crie «Fuck her right in the pussy» comme cela est encore arrivé le 4 août dernier à la journaliste de la CBC Carolyn Stokes, ou «M'a la fourrer dans le cul» comme c'est le cas dans la pièce Baby-sitter, de Catherine Léger, que j'ai vue la semaine dernière à La Licorne, ça, c'est inacceptable.

Mais quand c'est un bisou, c'est acceptable?

Je crois que, dans ce contexte, il n'y a qu'une façon de tracer la ligne et... c'est de la tracer. La tracer le plus près de la respectabilité, la tracer là où commence le jardin secret de l'autre et là où s'arrête ce qui ne nous appartient pas.

Oui, on peut dire que ceux qui font ces gestes le font parce qu'ils veulent leurs 10 secondes de gloire sur les réseaux sociaux. Oui, on peut dire qu'ils ont fait cela parce qu'ils étaient stoned ou saouls. Ou qu'ils sont des cons de la pire espèce.

Mais à un moment donné, ces explications ne font plus le travail. Il faut alors qu'une journaliste dise haut et fort : «Vraiment pas.» Ainsi, on pourra rêver de voir un jour les hommes et les femmes à égalité sur la ligne de départ.




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