On se calme le mouton

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Comme vous, j'ai regardé avec ébahissement cette vidéo où l'on voit de jeunes Noirs pousser à la sueur de leur front le premier char allégorique du défilé de la fête nationale qui avait lieu hier. Nous n'avons pas remarqué Annie Villeneuve qui, telle une Madeleine de Verchères des temps modernes, interprétait Gens du pays. Non, nous n'avons vu que les jeunes hommes vêtus d'un costume rappelant celui des esclaves noirs dans les champs de coton.

En fait, nous n'avons vu que la surface des choses. C'est pas grave, nous nous sommes quand même enflammés sur les réseaux sociaux. Ah! Les fameux réseaux sociaux! Heureusement qu'ils sont là pour recueillir nos premières impressions, pour servir d'exutoire à nos moindres réactions, même les moins réfléchies. « Quelle horreur! Des Noirs qui poussent un char. Sont racistes les Québécois. Sont effrayants les nationalistes. Sont niaiseux les organisateurs! »

Oui, nous n'avons vu que la surface et nous avons démoli en quelques minutes et plusieurs centaines de milliers de visionnements un défilé qui était bourré d'objectifs louables, notamment celui de mettre en valeur la diversité québécoise et montréalaise.

La vérité, celle que nous rapporte ma collègue Audrey Ruel-Manseau, démontre que les intentions des organisateurs étaient pas mal moins tordues que ne le laissent croire les gérants d'estrade qui se sont exprimés depuis hier.

Depuis quelques années, les chars allégoriques du défilé de la Saint-Jean-Baptiste sont entièrement écologiques et avancent grâce à la vigueur et à la force de braves jeunes gens. Ceux qui ont fourni ce valeureux effort hier font partie d'une soixantaine de membres de l'équipe sportive de l'école Louis-Joseph-Papineau, un établissement de Saint-Michel. Dans ce groupe, il y a des jeunes de diverses origines. La réalité montréalaise, quoi !

Le hasard a fait que de jeunes Noirs (on en voit trois dans la vidéo) ont été rassemblés autour du premier char. Personne dans l'équipe organisatrice de l'évènement ne s'est dit : « Ouille, des Noirs qui poussent un char allégorique, ça va mal passer. » N'est-ce pas là un signe d'ouverture ?

L'acceptation de la différence commence quand on ne la voit plus, vous ne pensez pas ?

Le concepteur de costumes Lucien Bernèche, qui était malheureux comme une pierre hier après le défilé, avait imaginé pour ceux qui faisaient avancer ce char un ensemble beige sur lequel étaient imprimés des extraits de poèmes. Mais personne n'a vu les vers des poètes, tout le monde a retenu que cela ressemblait aux vêtements que portaient les esclaves noirs aux États-Unis durant le XIXe siècle.

Pensez-vous honnêtement que les concepteurs auraient pu imaginer un tel scénario ? Non, bien sûr. Alors, pourquoi, quand on a vu le résultat, vous dites-vous, on n'a pas pensé à varier les pousseurs, à créer un joli équilibre ?

Parce qu'on n'avait pas à le faire. Parce que dans la vie c'est souvent comme ça. Parfois c'est équilibré et parfois ça ne l'est pas. Et ce n'est pas parce que le déséquilibre procure une image forte, de la chair fraîche pour les réseaux sociaux, qu'il faut commencer à organiser, à « stager » et à maquiller les choses.

L'acceptation de la différence commencera quand on n'aura plus besoin d'arranger les choses, vous ne pensez pas ?

Je me suis entretenu, hier soir, avec Maxime Laporte, président du Comité de la fête nationale du Québec à Montréal. Il était bouleversé par cette affaire qui a eu l'effet d'un raz-de-marée. « Je comprends que cette image était frappante, mais tout cela n'était qu'une pure coïncidence, je peux vous le jurer », m'a-t-il dit avant d'évoquer un autre char du défilé qui rendait hommage aux champions olympiques et sur lequel se trouvaient surtout des athlètes noirs. « Il était poussé par des Blancs », a ajouté M. Laporte.

Cette histoire est bien malheureuse. On doit la ranger dans la catégorie des emportements inutiles, des dérapages incontrôlables. Alors, la prochaine fois qu'une telle chose se produira, on se calme le mouton, on respire par le nez et on prend le temps d'aller au fond des choses.

Cette histoire est également malheureuse parce que les jeunes hommes qui poussaient le char allégorique hier n'ont pas pu vivre entièrement ce moment de gloire et de fierté. Ils venaient s'amuser et célébrer leur fête nationale. Mais cet incident est venu gâcher le party. Après avoir transporté Annie Villeneuve sur quelques kilomètres, ils méritaient mieux.

Au fait, ces garçons font partie de l'équipe de football de leur école. Savez-vous quel est le nom de leur équipe ? Les Patriotes !

Ça ne s'invente pas.




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