Se pendre de père en fils

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Charles Junior Grégoire-Vollant avait 24 ans lorsqu'il s'est suicidé. Un soir où il était saoul, il est descendu au sous-sol et a fait ce que son père avait fait avant lui : il s'est pendu. Quatre mois plus tard, sa mère, Marie-Marthe Grégoire, dépressive et suicidaire, a pris de l'alcool et du «speed». Elle est descendue au sous-sol et a fait le même geste que son ex-mari et son fils.

Chez les autochtones de la petite communauté d'Uashat Mak Mani-Utenam, à Sept-Îles, on se drogue de père en fils, on cultive la détresse de père en fils, on se pend de père en fils.

Cette pensée morbide m'a habité tout au long de la lecture du rapport du coroner Bernard Lefrançois sur les suicides de cinq autochtones survenus entre février et octobre 2015, des morts «évitables», selon l'auteur.

Combien de pendaisons, combien d'adolescents rivés à leur sac de colle, combien d'appels de détresse allons-nous endurer avant de bouger? Je veux dire, vraiment bouger. Ce qui se dégage de ce rapport d'une quarantaine de pages, c'est qu'il y a un drame immense qui se déroule sous nos yeux, mais que nous préférons ne pas le voir.

Après avoir analysé le geste des cinq victimes, le coroner parle du manque flagrant de ressources. Je préciserais le manque de ressources «adaptées» aux réalités des autochtones. Des chercheurs répètent depuis des années qu'il faut conjuguer l'aide apportée à l'identité culturelle des autochtones. L'un des problèmes est là, à mon avis.

Le coroner parle ensuite du «mal-être personnel». Il précise avec beaucoup de clairvoyance que ce qui a été fatal aux cinq victimes, c'est sans doute le «mal-être collectif» qu'ils ont connu. Voir que l'horizon est sombre pour tout le monde, réaliser que peu importe le travail personnel que tu vas entreprendre, il n'y a pas de porte à pousser, cela doit être terrible ! C'est pourtant ce que les cinq victimes ont ressenti avant de faire leur geste.

La partie la plus audacieuse de ce rapport est de toute évidence celle où le coroner utilise le terme «régime d'apartheid» pour décrire la situation dans laquelle les autochtones «sont plongés depuis 150 ans».

Selon lui, la Loi sur les Indiens est une loi «archaïque et désuète» qui établit deux sortes de citoyens : les autochtones et les non-autochtones.

Me Lefrançois va plus loin en affirmant que le régime des réserves empêche les autochtones de s'émanciper. Sans directement recommander leur abolition, le coroner reconnaît qu'après beaucoup de tentatives et d'argent, la situation ne s'améliore pas dans les réserves. Il est évident que sa pensée rejoint un grand nombre de citoyens.

Cela dit, je suis loin d'être convaincu que le concept des réserves est à bannir. Parlez de cette idée aux leaders autochtones, eux qui ont encore en mémoire les 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits arrachés à leur famille et à leur culture dans les années 70. Pour bon nombre d'autochtones, les problèmes sociaux qu'ils vivent actuellement sont liés à l'héritage de cette politique d'assimilation forcée.

Le problème n'en est pas un de territoire géographique, mais de territoire mental. C'est là-dessus que nous devons travailler collectivement. Le problème en est un de préjugés, de tolérance, de cohabitation et de confiance envers l'autre. Et cela, de part et d'autre.

La situation autochtone est complexe. Très complexe. C'est exactement ce que doit se dire Justin Trudeau, qui s'est engagé à investir des milliards pour offrir aux Premières Nations un accès à une meilleure éducation, des usines de traitement de l'eau et des logements de meilleure qualité.

Partout au pays, des enquêtes et des études sont actuellement menées pour tenter de mieux comprendre ou de régler les graves problèmes que connaissent les communautés autochtones. Justin Trudeau a d'abord pensé que les solutions étaient dans les milliards qu'il leur alloue. Il a compris au cours de la dernière année qu'il faut plus que de l'argent pour régler cela.

Il a compris que la réconciliation avec les peuples autochtones ne se fait pas uniquement avec des excuses, et qu'une immense part du travail doit se faire avec ses citoyens non autochtones. Il a compris qu'il a devant lui une tâche insurmontable.




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