L'actrice qui ne jouait pas

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Mario Girard
La Presse

Dans le film courtepointe et coup de poing de Michel Tremblay et André Brassard, Il était une fois dans l'Est, Rita Lafontaine campe le personnage de Manon. Le chapelet enroulé dans la main, le chemisier attaché au cou, elle reçoit un jour la visite de sa soeur, la sulfureuse Carmen. La rage de Manon exulte.

«Ça fait 10 ans que j'te dis que t'es pus ma soeur, Carmen. Vas-tu finir par comprendre? Reste avec tes guidounes, tes tapettes, ton maudit monde sale. T'aimes ça l'enfer, Carmen? Ben, brûle! Roule-toé dans la crotte, si tu veux. Mais laisse le monde propre avec le monde propre. Entends-tu?»

Cette scène nous montre à quel point cette actrice était capable de grandes transformations, malgré la douleur que cela imposait, malgré ses valeurs, malgré sa propre vie. Tout le monde vous le dira, Rita Lafontaine était la douceur incarnée. Elle était d'une grande ouverture d'esprit. Elle aurait été incapable d'une telle violence, d'une telle condamnation. Mais au nom du théâtre, du cinéma ou la télévision, elle pouvait devenir n'importe qui.

Une anecdote qui résume bien cet abandon total entoure la création du Paradis à la fin de vos jours, de Michel Tremblay. Pour la troisième fois, elle enfilait le personnage de Nana, la mère de l'auteur. En lisant le texte, Rita Lafontaine a réalisé que la pièce était en contradiction totale avec ce qu'elle pensait de la vie... après la vie.

Dans la pièce, Nana est fâchée contre Dieu car, depuis qu'elle est montée au ciel, elle ne l'a pas encore rencontré. Or, Rita Lafontaine a toujours cru en la réincarnation. Cela ne l'a pas empêchée de jouer le personnage avec beaucoup de conviction et de dire que son «frère» Michel avait écrit un magnifique texte.

J'ai vu Rita Lafontaine plusieurs fois au théâtre. Ce qui me frappait chaque fois, c'était sa manière «à part» de jouer.

Non pas qu'elle voulait être différente des autres. Elle était différente des autres. Elle avait son rythme. Elle avait son propre souffle. Cela pouvait décontenancer certains camarades, mais cela pouvait aussi dicter un ton particulier à une production.

Il y a peu de comédiens qui sont de cette étoffe, qui sont capables d'une telle aisance sur scène. Rita Lafontaine donnait toujours l'impression de ne pas jouer. Un peu comme Hélène Loiselle ou Robert Gravel. Ces acteurs avaient la faculté de pouvoir entrer dans le secret.

Était-ce lié à sa formation peu académique et acquise «sur le tas»? Elle avait suivi quelques cours avec Paul Hébert et Paul Buissonneau avant d'être repérée par Brassard en 1964. C'est lui qui l'a entraînée dans ce monde fabuleux auquel elle a été fidèle pendant 50 ans.

Elle a déjà confié à un journaliste de La Presse Canadienne, en 2001, qu'André Brassard, qui l'a dirigée plusieurs fois, ne lui disait jamais «tu entres par là» ou «tu sors pas là». Cela se comprend. Le dialogue avec une telle actrice se fait à un autre niveau. Il est davantage question de ce qui se passe dans la tête du personnage que de sa façon de se mouvoir.

Rita Lafontaine fut aussi un merveilleux pont entre «théâtre sérieux» et art populaire, comprendre ici la télévision. Elle a joué dans plus de 70 productions théâtrales, d'Anton Tchekhov à Jean Anouilh, en passant par Arthur Miller et Tennessee Williams. Quant à Tremblay, elle a joué une quinzaine de ses personnages, dont une douzaine qui ont été écrits pour elle.

Mais la reconnaissance du «grand public», elle ira la chercher à la télévision, dans Les Moineau et les Pinson, Les super mamies, Le monde de Charlotte et Le retour.

Jamais elle n'a craint un éparpillement, jamais elle n'a eu droit au jugement. Son talent et sa bonté légendaire ont fait d'elle une artiste hautement respectée par ses pairs et le public.

Rita Lafontaine aimait profondément son métier et le pratiquait avec une humilité exemplaire. Elle avait confié un jour à un journaliste du Nouvelliste: «Tous les êtres humains, nous sommes au service des autres. Mon métier n'est pas plus important que celui d'un autre. Tout le monde participe au même tissu social. On a besoin des médecins, comme on a besoin de ceux qui font la cuisine dans les restaurants.»

C'est une femme qui a toujours eu une facilité pour le bonheur. Malheureusement, elle avait connu quelques épreuves ces dernières années. La mort de sa fille unique, Elsa Lessonini, en 2013 et l'insuccès du centre d'art qu'elle avait créé à Ham-Sud ont été de durs coups pour elle. Certains de ses amis ont aussi confié à ma collègue Stéphanie Vallet qu'elle était attristée de recevoir moins d'offres pour la télé ou le théâtre depuis quelques années.

La disparition de Rita Lafontaine porte un coup dur au théâtre québécois. Son départ s'ajoute à d'autres survenus au cours des derniers mois. C'est une génération entière d'acteurs qui s'effrite. Ils ont aujourd'hui entre 70 et 85 ans et ont été des défricheurs.

Alors que certains s'interrogent actuellement sur la place des «vieux» dans ce théâtre, il ne faudrait pas pousser trop cavalièrement hors du quatrième mur ceux qui l'ont bâti.

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