Jutra et les garçons

Selon Yves Lever, le cinéaste Claude Jutra (photographié... (Photo Michel Gravel, archives La Presse)

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Selon Yves Lever, le cinéaste Claude Jutra (photographié ici en 1984) établissait le contact avec des garçons dans le square Saint-Louis, près duquel il habitait.

Photo Michel Gravel, archives La Presse

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Mario Girard
La Presse

Il aimait les garçons !

C'est joliment dit. Ça passe bien. Ça passe mieux. C'est de cette façon qu'on a souvent évoqué à mots couverts les préférences sexuelles du cinéaste Claude Jutra. On n'a jamais dit: «Jutra se tapait des p'tits jeunes.» Non. C'est trop cru. Trop près d'une vérité qu'on ne veut pas entendre, celle qui altère l'image d'un mythe.

Pour la première fois, un auteur ose écrire noir sur blanc ce que Jutra était : un pédophile. Oui, je sais, ça fait mal. Ça écorche. Dans un ouvrage fouillé et fort bien écrit qui sera en librairie mardi, Yves Lever, spécialiste du cinéma et professeur à la retraite, prend de front cet aspect de la vie de Claude Jutra.

Cet ouvrage, publié par la maison Boréal, comporte un chapitre crucial de cinq pages intitulé «Claude Jutra et les garçons». L'auteur, le premier à le faire, aborde le délicat sujet des «pratiques pédophiles» du cinéaste avec de jeunes garçons. Quel âge avaient-ils au juste ? lui ai-je demandé lors d'un entretien plus tôt cette semaine. «Quatorze ou quinze ans, m'a-t-il répondu. Parfois moins.»

Selon Yves Lever, Claude Jutra établissait le contact avec ces garçons dans le square Saint-Louis, près duquel il habitait. Mais cela pouvait aussi se faire durant les tournages.

Des témoins ont affirmé que lors du tournage de Mon oncle Antoine, des adolescents qui ont participé au film avaient «bénéficié d'une relation tout à fait spéciale avec le réalisateur».

Accoler le mot «pédophile» à celui qui a donné son nom à un trophée est un acte douloureux. Mais nécessaire. 

Il faut cesser d'enrubanner ce type de situation quand il s'agit d'un créateur. Contrairement à ce que plusieurs pensent, ceux-ci ne devraient pas bénéficier d'une forme d'immunité dans ce domaine.

Dans le cas de Jutra, on s'était habitué à cela. Ça se disait depuis plusieurs années. J'ai souvent entendu: «Tout le monde sait ça.» Mais non, tout le monde ne savait pas «ça». Mais pour le petit milieu qui était au courant, ce penchant pour les garçons faisait presque partie de la construction poétique de Jutra.

En découvrant cet aspect de la vie de Jutra, il m'est revenu à la mémoire une chronique de mon collègue Patrick Lagacé concernant une biographie d'André Brassard parue en 2010. On y apprenait que le metteur en scène avait eu une relation avec un jeune homme et que celle-ci avait commencé au moment où il avait 14 ans. Patrick n'en revenait pas de voir que personne ne se scandalisait de ça.

Il est vrai que les créateurs et les personnalités jouissent d'une sorte d'absolution inconditionnelle pour ce genre de chose, surtout quand cela a eu lieu il y a plusieurs années. « À l'époque, ce n'était pas grave », dit un témoin à Yves Lever. 

Ah! la belle époque des années 70! Le fameux «vivre et laisser vivre». Cette époque a le dos large, je trouve.

Ce cas pose aussi la question de la séparation de l'oeuvre et de l'homme. Faut-il moins aimer le cinéma de Claude Jutra, de Roman Polanski ou de Woody Allen parce qu'ils ont fait des gestes répréhensibles? Faut-il cesser d'écouter les chansons de Bertrand Cantat parce qu'il a été reconnu coupable d'avoir tué sa compagne? Faut-il bannir les livres de Louis-Ferdinand Céline ou arrêter d'écouter les opéras de Wagner parce qu'ils ont été des antisémites notoires?

Pas du tout. L'oeuvre d'un créateur, particulièrement après sa mort, devient une entité à part. Elle a le droit de vivre seule, détachée de l'empreinte de son géniteur.

La biographie d'Yves Lever nous fait découvrir un créateur archi-doué, une sorte de génie. « À 30 ans, Jutra n'avait presque rien fait et il était une star », m'a dit l'auteur.

La filmographie de Jutra est d'une grande richesse (À tout prendre, Mon oncle Antoine, Kamouraska, La dame en couleurs).

C'était quelqu'un d'intelligent, de charmant, de généreux. De narcissique aussi. C'était un créateur aux multiples talents (écriture, cinéma, peinture, etc.).

C'est un homme qui a côtoyé le tragique toute sa vie. Dans sa quête de la reconnaissance, dans ses amours, dans sa maladie, l'alzheimer, laquelle le conduira, un matin de 1986, vers le pont Jacques-Cartier d'où il se jettera.

C'est pour ces raisons qu'il faut lire cet ouvrage remarquable et continuer à apprécier l'oeuvre du créateur. Même si on découvre maintenant que cet homme avait une part d'ombre. Même si un côté de lui déchire notre morale.

Claude Jutra

Yves Lever

Boréal

En librairie le 16 février

EXTRAIT DU CHAPITRE «CLAUDE JUTRA ET LES GARÇONS»

«"À l'époque, ce n'était pas grave", croyaient certains, qui ne s'imaginaient pas que Jutra ait jamais brutalisé un jeune amant : il aurait séduit par sa gentillesse, sa délicatesse, ses cadeaux. Lors du tournage de Mon oncle Antoine, par exemple, la rumeur circule dans la région que certains des adolescents qui participent au film ont bénéficié d'une relation tout à fait spéciale avec le réalisateur. Aucun n'en parle à ses parents, seulement à quelques compagnons. Un bel adolescent apparenté à des comédiens amateurs qui participent au film devient en cette occasion l'amant "officiel" de Jutra et le demeure pendant quelques années.»

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