Vie et mort d'une reine de la nuit

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Mario Girard
La Presse

C'est l'histoire d'un garçon de 10 ans de LaSalle. Il s'appelle Brian Charbonneau. Dans la cour d'école, il est une superbe proie pour les terroristes en culottes courtes. On rit de lui, on le bouscule, on le bat. Il change d'école sept fois en six ans.

Mais ses parents sont là. Son père, qui lui a donné sa peau foncée. Mais surtout sa mère, Linda Charbonneau, qui l'élève seule. Elle aime son fils plus que tout. Elle sait tout de lui, elle devine tout chez lui. «Je donnais des cours de maquillage à la maison et il me regardait m'exécuter avec des yeux gros comme ça, raconte-t-elle. J'ai su à ce moment-là que c'était en lui.»

Brian a du mal à se concentrer en classe. Il est constamment perdu dans ses pensées. Il se voit ailleurs. Il se voit chanteur. Il se voit star. Une institutrice a une idée de génie: elle demande au gamin de faire des efforts et, en retour, elle lui offre 15 minutes le jeudi après-midi pour chanter devant la classe. Le problème est réglé.

C'est l'histoire d'un adolescent de 16 ans qui «arrive au monde» dans le Village. Il ouvre les malles du grenier et découvre des robes, des faux cils et des talons hauts. Brian respire enfin. Il est bien. Ses terrains de jeu seront le K.O.X., le Sky, le Cabaret Mado, le Unity, le Stéréo...

Mado Lamotte, l'impératrice du Village, devient sa «tante ma marraine». Elle guide ses premiers pas. «Il arrivait sur le dance floor et tout le monde se tassait, raconte Luc Provost, celui qui est derrière Mado Lamotte. Je n'avais jamais vu une telle présence.»

Un personnage. Il lui faut un personnage. Ce sera Sheena Hershey. Hershey, comme la marque de chocolat... Les gais ont toujours été les maîtres de l'autodérision, cet humour qui s'empresse de prendre les devants et qui sert de bouclier.

Rapidement, il s'impose. Il faut dire que ça aide quand tu mesures 6 pi 2 po et que tu pèses 400 lb. Il devient une drag-queen qu'on respecte. Il devient la reine des nuits montréalaises.

«Pour moi, il était comme Marc Favreau et Sol. Il avait créé ce personnage et j'en étais tellement fière», dit sa mère.

Un jour, le réalisateur Ziad Touma lui propose de coécrire un scénario de film. Vous vous souvenez de cette histoire du jeune homme amnésique retrouvé nu dans le Village? Ziad veut en faire un film. Brian interprète l'un des travestis qui accueillent le jeune homme. Le film a pour titre Saved By the Belles.

Brian en a un peu marre de faire du lip sync dans les clubs. Il a une voix. Il veut s'en servir. Il enregistre quelques pièces avec DJ Mark Anthony. Ses envies n'ont plus de limites. Il brûle la chandelle par les deux bouts. Pour lui, les nuits se consument; elles ne s'égrènent pas.

Sheena est au sommet. Elle est une star. Elle offre des performances au Stade olympique lors du Black & Blue. Ils sont 10 000 spectateurs. Elle est aussi des soirées Mascara dans le cadre de la Semaine de la Fierté. Ils sont 20 000 spectateurs. Entre ces évènements, elle performe dans des clubs de Montréal devant la faune nocturne, des gais, des straights, des jeunes, des vieux.

C'est l'histoire d'un gars de 33 ans qui apprend qu'il a le cancer, le lymphome de Burkitt. Il délaisse les scènes bariolées pour les salles bleu poudre des hôpitaux où il reçoit de la chimio. Un long combat s'engage.

Le 11 septembre 2014, ses amis se mettent ensemble et organisent une soirée-bénéfice afin de l'aider. Lors de cette soirée, affaibli par la chimio, il monte quand même sur scène et «interprète» une chanson de Barbra Streisand tirée du film préféré de sa mère, A Star Is Born. Dans la scène finale du film, Barbra Streisand, qui a perdu son amant, chante une chanson qui commence doucement et qui prend fin dans la passion et la rage.

Prises par un cellulaire, des images sautillantes nous montrent Sheena se roulant par terre, fessant à grands coups de poing la scène du Cabaret Mado, comme pour dire «on ne m'aura pas». Elle gesticule, elle cogne, elle sue, elle rampe dans la foule et conclut la chanson sur le dos.

Tous ceux qui ont connu Brian disent de lui qu'il était bon. Il répandait le bonheur partout autour de lui. «On se sentait important quand il était là», dit Kat Coric, l'une de ses amies. Un jour, le petit Brian dit à sa mère: «Maman, je t'aime gros comme le camion de vidanges.» Il lui a fait de nouveau cette même déclaration il y a quelques jours dans un texto...

C'est l'histoire d'un homme de 35 ans qui est mort vendredi dernier d'une pneumonie. Le «grand public» n'a rien su. Le monde de la nuit, lui, était en état de choc. Vous voyez comment le concept de la célébrité est relatif. Sheena Hershey était une star pour certains, elle demeure une totale inconnue pour les autres.

Sa famille et ses amis lui rendront un dernier hommage dimanche, le jour de la Saint-Valentin. C'est normal. Ce gars-là incarnait l'amour.

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Merci à la mère de Brian, Linda Charbonneau, à ses amis Kat Coric et Luc Provost (Mado Lamotte), ainsi qu'à Patrick Brunette, pour leurs témoignages.

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