Un procès et ses nuances de gris

Le procès de l'ancien animateur de radio tombé... (Photo Mark Blinch, Reuters)

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Le procès de l'ancien animateur de radio tombé en disgrâce Jian Ghomeshi a débuté hier matin, à Toronto.

Photo Mark Blinch, Reuters

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Mario Girard
La Presse

(Toronto) L'image était frappante. Parmi les nombreux camions de télévision garés devant l'édifice de la Cour de justice de l'Ontario, à Toronto, il y avait celui de la CBC. Micros et caméras à la main, les journalistes de la société d'État attendaient celui qui était leur collègue il y a à peine 18 mois. Jian Ghomeshi, l'animateur qui galvanisait près de 1 million d'auditeurs, est depuis lundi la triste vedette du procès le plus couru au pays.

Celui qui vit chez sa mère depuis le mois d'octobre dernier, selon une ordonnance de la cour, est arrivé peu avant 9 h. Il a gravi les marches du somptueux édifice de l'ancien hôtel de ville de Toronto où se déroule le procès. Sitôt arrivé, il a été assailli par des dizaines de journalistes, de photographes et de caméramans.

Vêtu d'un complet gris foncé, d'une cravate et d'un manteau noirs, Ghomeshi est demeuré de marbre. Il était accompagné par son avocate, Marie Henein, que plusieurs experts décrivent comme « redoutable », « rude » et maîtrisant parfaitement le « sens dramatique » lors de ses interrogatoires.

Au cours de ce procès qui doit durer de deux à trois semaines, Jian Ghomeshi, aujourd'hui âgé de 48 ans, doit répondre à cinq chefs d'accusation : quatre pour agression sexuelle et un cinquième pour avoir vaincu la résistance par étouffement (lire les détails du procès plus bas).

À 10 h, la salle 125 était pleine à craquer. Des journalistes ont dû jouer des coudes pour obtenir une place. La séance s'est ouverte sur une demande de la Couronne qui souhaitait que certains éléments de preuve ne soient pas offerts aux médias. Me Henein a fait valoir que cette demande était superflue étant donné qu'une plaignante avait accordé pas moins de 24 entrevues aux médias. Le juge a fait fi de la demande.

La première des trois plaignantes qui se feront entendre au cours des prochains jours a ensuite pris place à la barre. Elle a raconté en détail les incidents dont elle se dit victime et qui conduisent à deux chefs d'accusation pour agression sexuelle. Elle a raconté avoir fait la connaissance de Jian Ghomeshi lors d'un party de Noël de la CBC en décembre 2002. Elle était alors serveuse pour le traiteur qui assurait le service. Ghomeshi et elle ont flirté. L'animateur l'a invitée à venir le voir pendant l'enregistrement d'une de ses émissions (Play), ce qu'elle a fait quelques jours plus tard.

Après l'enregistrement et un verre dans un pub, ils se sont retrouvés dans la voiture de Ghomeshi, une Beetle jaune, selon la plaignante. « On aurait dit une voiture de Disney, a-t-elle précisé. T'as envie de faire confiance à un gars qui conduit une telle voiture. » Ghomeshi et elle se sont embrassés. À un moment, l'animateur l'aurait agrippée par les cheveux et lui aurait tiré la tête violemment. Elle lui aurait demandé d'arrêter, ce qu'il a fait avant de lui demander si elle aimait ça « comme ça ».

Le couple s'est revu en janvier 2003. Après un verre dans un bar, la femme, alors âgée de 22 ans, a suivi Ghomeshi jusqu'à sa résidence du quartier de Riverdale. Assis sur le divan, ils se sont embrassés. Ghomeshi se serait alors faufilé derrière elle, l'aurait agrippée par les cheveux et l'aurait frappée à quelques reprises sur la tête. Voyant qu'elle pleurait, il lui aurait simplement dit : « Vaut mieux que tu rentres chez toi. » Se sentant humiliée et traitée comme un « déchet », la jeune femme est alors partie en prenant un taxi.

« Il ne m'a jamais demandé si j'étais OK », a ajouté la jeune femme.

La seconde moitié de la journée a été occupée par le contre-interrogatoire de la défense. Marie Henein a été à la hauteur de sa réputation. Autoritaire, directe et faisant taire à plusieurs reprises la plaignante, elle a poussé à bout la jeune femme afin de faire surgir la moindre contradiction entre les versions livrées le matin même, celle de la déposition à la police en 2014 et les entrevues qu'elle a accordées au Toronto Star et à l'émission The National, à CBC.

Plusieurs fois, la plaignante a paru troublée. Elle a bafouillé et a eu les yeux mouillés. Elle a expliqué que c'est après avoir pris connaissance du congédiement de Ghomeshi par ses patrons de la CBC, en octobre 2014, et d'un message d'explications que celui-ci a publié sur Facebook qu'elle a décidé de porter officiellement plainte.

Il a été longuement question d'extensions capillaires. Est-ce que la présumée victime portait ou non des extensions lorsque Ghomeshi lui a tiré les cheveux ? La plaignante a affirmé que oui dans un courriel envoyé à une amie, alors qu'elle a nié ce fait en cour lundi. Me Henein voulait sans doute démontrer que si l'accusé avait tiré aussi fort que le prétend la plaignante, les extensions se seraient détachées.

Dès la première journée, il est apparu clair que la stratégie de la Couronne est de montrer qu'il ne s'agit pas d'un complot organisé par trois femmes contre Ghomeshi. Du côté de la défense, on veut montrer qu'un règlement de comptes lié à une déception amoureuse se cache derrière certaines accusations.

Quant aux autres éléments, je ne voudrais pas être dans les chaussures du juge. Il doit composer avec un univers fait de nombreuses nuances de gris.

Quand commence le consentement dans le cadre de jeux sexuels ? Où s'arrête-t-il ? Qu'est-ce qu'un jeu sexuel ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? Qu'est-ce qu'un jeu violent ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? Ce sont les questions qui se dresseront devant le juge avant qu'il ne rende son verdict.

Ce procès fait évidemment penser au roman Fifty Shades of Grey, qui a obtenu un énorme succès à l'échelle mondiale. Dans cette histoire de passion et de sexe, les deux protagonistes s'adonnent à des jeux sexuels dont ils ont du mal à fixer les limites après un certain temps. Le roman et le film relèvent bien entendu de la fiction. Dans le cas du procès de Jian Ghomeshi, nous sommes dans la vie. La vraie. On se doit de trouver les frontières de l'acceptable et de l'inacceptable. Ce sera le rôle de ce procès qui agite le pays tout entier.

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