Le marché ou le Carrefour Jean-Talon?

«Le marché Jean-Talon a beau être géré par... (PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE)

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«Le marché Jean-Talon a beau être géré par un OSBL à qui la Ville a confié le mandat, n'est-ce pas quand même une institution nous appartenant un peu à tous, comme d'autres grandes infrastructures culturelles?», s'interroge Marie-Claude Lortie.

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Avez-vous envie que le marché Jean-Talon devienne un centre commercial?

Une sorte de Mail Rosemont, de Place Casgrain, de Galeries de la Petite Italie avec plein de parkings souterrains, des commerces en hauteur, de belles rues bien asphaltées pour faciliter la livraison et tout un assortiment de bananes et d'ananas Dole?

Ou préférez-vous un marché public avec de beaux espaces réservés aux petits maraîchers de la région métropolitaine, des rues piétonnes joliment pavées pour circuler doucement, des bâtiments qui n'entravent pas les perspectives mais permettent aux regards de traverser le lieu et de comprendre où nous sommes?

Ces questions, il faut qu'on soit de plus en plus nombreux à les poser. Et de plus en plus nombreux à demander de pouvoir les poser à ceux qui gèrent ce marché.

Parce que Jean-Talon m'inquiète.

En marchant hier dans la rue bordant le nord du marché, allée nouvellement et formidablement asphaltée sans qu'on ait laissé le moindre bout de surface poreuse pour éviter le ruissellement - fait-on encore ça vraiment en 2017? dans un marché public? -, bref, en marchant hier dans ce marché, je me suis dit qu'il s'était passé quelque chose, ces dernières années, qui est vraiment en train de déraper.

Il y en a qui rejettent la faute sur le premier agrandissement de 2004, mais je trouve que cette étape, somme toute, s'est plutôt bien passée. Les commerces qu'on a ajoutés apportent une diversité bienvenue. D'un point de vue architectural, on se sent un peu plus «enfermés» qu'autrefois, mais ce n'est pas la fin du monde...

C'est vraiment la SAQ qui a commencé à tout gâcher il y a trois ans, avec son gros bâtiment au coin nord-ouest, qui bloque la vue des commerçants du pourtour et impose une tout autre conception de l'espace du marché, très bâti, très dense.

L'arrivée du Starbucks en face n'a pas aidé non plus, nous éveillant tous à la fragilité de l'écologie commerciale, comme s'il annonçait l'arrivée d'un Tim Hortons ou d'un Pizza Hut. Ce n'est pas qu'on déteste ces commerces. C'est juste qu'on va au marché pour boire et manger autre chose qu'au Carrefour Laval...

Maintenant, les gestionnaires du marché veulent poursuivre la construction sur le coin sud-ouest, là où les voitures se garent actuellement.

Pourquoi, mais pourquoi ne fait-on tout simplement pas davantage de place aux petits producteurs agricoles de la grande région métropolitaine qui rêvent de pouvoir venir vendre leurs légumes en ville? N'est-ce pas là le but d'un marché... public?

Parce que le marché Jean-Talon a beau être géré par un OSBL à qui la ville a confié le mandat, n'est-ce pas quand même une institution nous appartenant un peu à tous, comme d'autres grandes infrastructures culturelles? D'ailleurs, parlant de culture, est-on vraiment en train de laisser le bâtiment historique d'inspection des viandes, le petit immeuble à l'angle de Shamrock et Casgrain, à côté de la caserne de pompiers, tomber en ruine?

Je ne suis pas la seule à m'inquiéter de l'avenir du marché. En fait, certains qui s'y intéressent bien plus que moi ont planté le Jardin du Marché et ont fondé un groupe : Les ami.e.s du marché Jean-Talon. Leur but : trouver des façons de redonner cette institution aux citoyens. Parce que, actuellement, seuls les «membres» de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal ont voix au chapitre, et ces membres, ce sont ceux qui ont les espaces de vente dans le quadrilatère du marché.

Donc, bien des gens et organismes directement touchés, visés, concernés par le développement du marché n'ont aucune façon d'exprimer leurs doléances, rêves, idées, projets... On pense ici aux commerçants des rues sur le pourtour, aux clients, aux résidants du quartier, aux organismes communautaires...

En juin, Les ami.e.s ont déposé un mémoire faisant état de leurs consultations directes et par internet auprès de 522 personnes et organismes. On y retrouvait trois grands groupes de recommandations.

D'abord, expliquent Nicolas Fabien-Ouellet et Jérémie Lévesque, deux des piliers de cette organisation - l'un est étudiant à la maîtrise en production alimentaire au Vermont et l'autre est producteur vidéo avec formation en gestion hôtelière et relations publiques -, on demande des changements à la gouvernance. Il faut que la gestion du marché entende plus de voix et soit plus transparente. En outre, expliquent les deux bénévoles, il faudrait que le marché soit considéré comme s'inscrivant dans un tout bien plus grand, bien au-delà d'un seul quadrilatère. C'est toute une entité urbaine s'étalant presque jusqu'au boulevard Saint-Laurent et à la rue Jean-Talon... Quand Starbucks s'installe, il n'est pas à strictement parler sur le terrain du marché, mais son arrivée touche l'identité de l'entité globale qu'est devenu le marché.

Le deuxième grand champ de propositions touche la piétonnisation des rues avoisinantes, donc non seulement l'arrêt de la circulation automobile, mais toute une nouvelle conception de l'aménagement des rues avec des bancs, des jardins, etc. Et le troisième grand champ de questions, c'est la vocation même du marché. Que doit-on y vendre? Doit-on vendre des avocats venus de loin, ou réserver les rares places pour les maraîchers des environs? Comment encadrer tout cela pour bien choisir et identifier ce qu'on vend, afin que le marché garde sa raison d'être? Si on y vend des légumes provenant du même fournisseur que ceux de chez Costco, à quoi bon?

À la corporation de gestion, on n'a certainement pas reçu les recommandations en promettant de tout mettre en oeuvre demain matin, mais on aime certains aspects, explique Roxane Thibeault aux communications. Ajouter des voix citoyennes? «On ne met pas ça de côté», dit-elle. Mais ça sera considéré dans l'avenir. Il n'y a pas d'urgence.

Cristina D'Arienzo, directrice générale de la Société de développement commercial de la Petite Italie, voit encore plus de positif dans les recommandations, notamment sur la gouvernance. Oui, la SDC aimerait que les commerçants des alentours aient leur mot à dire. En revanche, l'organisme met un bémol sur la piétonnisation, craignant notamment l'impact pour les activités commerciales dans le gros et sur les visiteurs de l'extérieur de Montréal venant dans le quartier en voiture.

Mais Mme D'Arienzo, comme Les ami.e.s, ne veut pas que le marché devienne un centre commercial et se pose des questions. «Il faut absolument, dit-elle, rester bien vigilant.»




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