Le local à grande échelle, on fait comment?

La céramiste Catherine Auriol, de la boutique montréalaise... (PHOTO FRANCOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE)

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La céramiste Catherine Auriol, de la boutique montréalaise Gaïa, produit notamment la vaisselle pour Le Mousso, La Récolte, Chasse-Galerie, et Crudessence lui a commandé de la poterie.

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L'achat local fait officiellement partie de la liste des choses à faire si on veut encourager nos villes à être diversifiées et créatives, prospères et humaines.

Qu'on parle de vêtements, de meubles, de nourriture, de bijoux, de livres, peu importe, l'achat local crée des emplois, protège l'environnement de transport coûteux, stimule la vie artistique et intellectuelle et permet le développement de la personnalité culturelle de toute communauté.

Quand on voyage, on aime rapporter des objets qui viennent de là où on est passé, qui incarnent l'expérience que l'on a eue. L'achat local permet aux villes d'avoir de la gueule pas uniquement par ses restaurants ou ses spectacles, mais aussi par ce qu'elle offre comme objets.

De plus en plus de boutiques proposant des produits locaux ouvrent ici et là à Montréal et de plus en plus de marchés éphémères proposant ces objets apparaissent aussi. Les individus les font vivre.

Mais que se passe-t-il pendant ce temps-là avec les institutions, les gros joueurs, les restaurants, les hôtels, les écoles, les grands bureaux et les entreprises? Qui achète local, qui encourage le local ? Que se passerait-il si on amenait la production locale à une autre échelle?

La question m'est venue à l'esprit récemment alors que j'étais à Tulum, au Mexique, pour ne rien faire sur la plage, mais aussi pour manger au restaurant éphémère mis en place par l'équipe du champion mondial du local en tous genres, le chef danois René Redzepi, du restaurant Noma. «Savais-tu que mes couteaux sont faits à la main par des artisans mayas?», s'est empressé de me demander le chef alors que j'admirais les couverts. «Les meubles aussi, avec leur cordage en sisal, matériau qui a déjà été au coeur de la richesse du Yucatán...»

Au Noma temporaire de Tulum - ouvert jusqu'au 28 mai, mais déjà complet jusqu'à cette date puisque le modèle d'affaire de l'expérience exigeait non seulement que toutes les places des deux services par soir soient réservées, mais bien payées d'avance -, tout est local. Les ingrédients, bien sûr, mais aussi les meubles, les lampes, les serviettes, les napperons... Au final, les quelque 700 000 $ investis pour construire le restaurant à ciel ouvert dans la jungle-mangrove de Tulum, et qui restera en place une fois le Noma parti, auront donc tous été dépensés sur tout le territoire maya.

«Ces restaurants éphémères que l'on ouvre, ici et avant cela au Japon et en Australie, sont essentiels pour consolider l'esprit d'équipe, et ce sont des outils de valorisation de marque et de marketing incroyables», explique Redzepi. Mais ce sont aussi des moteurs de changement pour des économies locales, surtout comme celle du Mexique. Imaginez l'argent nouveau qui est ainsi arrivé pour les céramistes, ébénistes, sculpteurs, forgerons, tisserands...

«On a calculé que si seulement 30% des achats effectués par l'industrie hôtelière de la côte du Yucatán étaient locaux, cela transformerait radicalement l'économie de toute la région maya», explique Redzepi, qui espère que son expérience laissera des traces.

***

Qu'arriverait-il si Montréal adoptait aussi une politique d'achat comme celle-là, dans ses restos, ses hôtels, ses grandes institutions? Si tout ce monde se mettait à acheter de la vaisselle, des tables et des lampes produites ici, et pas seulement quelques établissements chics comme le Toqué! ou le Laurie Raphaël, par exemple, qui le font depuis longtemps. Imaginez si on mettait la pédale douce sur les importations des grands distributeurs...

«En fait, c'est déjà en train de changer», affirme Catherine Auriol, la céramiste de Gaïa, qui tient boutique depuis 1999 rue Laurier Est et qui travaille pour des restaurants. «Depuis un an et demi environ, la donne a changé.»

Grâce à l'influence de tables avant-gardistes, de plus en plus de restaurants d'ici troquent les grandes marques américaines ou européennes, dont les produits sont parfois fabriqués en Chine, pour des objets faits ici. Pascale Girardin, grande céramiste montréalaise à la carrière internationale, longtemps bien seule dans son marché, a des condisciples. Auriol, par exemple, produit la vaisselle pour Le Mousso, La Récolte, Chasse-Galerie, et Crudessence lui a commandé de la poterie.

«Avant, on ne vivait pas des ventes, dit-elle. Maintenant oui.» Avant, c'étaient les cours de poterie qui permettaient à la boutique de faire ses frais et de payer ses employés; maintenant, Auriol doit embaucher du personnel supplémentaire pour fournir à la demande. Parce que quand une institution utilise un produit, les clients les voient, en veulent...

Est-ce que cette tendance pourrait prendre de l'ampleur?

Selon Catherine Auriol, le développement de l'achat local à plus grande échelle dans certains corps de métier se heurte à des limites structurelles. La volonté est là, la créativité est là, note-t-elle. Et tous ceux qui ont visité le souk @ sat ou toute autre vitrine d'artisans montréalais contemporains de pointe le diront : nos artisans produisent des objets qui peuvent aisément faire concurrence aux importations haut de gamme, autant par leur style que par leur intelligence ou leur prix. Mais les artisans peuvent-ils en produire en assez grande quantité à un rythme qui permet de fournir les grandes institutions? Comme les hôtels ou les nouvelles chaînes de restaurants montréalais qui voient le jour?

Selon la céramiste, c'est là qu'est le noeud de la question. Entre la formation scolaire professionnelle qui donne aux étudiants la simple base de leur métier et tout ce qu'il faut pour faire fonctionner des entreprises efficaces, voire compétitives face aux produits industriels, il y a un fossé immense. Un fossé à combler avec plus de connaissances sur l'expansion de méthodes de production artisanales à plus grande échelle, sur le marketing des produits locaux trop souvent considérés soit comme trop chers, soit comme trop «granoles», deux a priori communs sur le développement des marchés...

Que faut-il donc faire pour lancer ces interrogations et voir comment Montréal pourrait amener ses artisans vers d'autres marchés plus étendus? Et renforcer ainsi son identité en design, et sa solidité économique et culturelle?

La question est posée.




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