Netflix: la télévision et le far west

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Au début il y a eu la musique. Première crise. On s'est demandé comment survivraient les artistes avec le vaste web et ces jeunes qui téléchargeaient et écoutaient tout illégalement sans payer un sou à quiconque. On a réagi, on a cherché des solutions, mais en même temps, tout s'est mis à débouler. Les médias d'information se sont mis à se demander quel serait leur nouveau modèle d'affaires, l'hôtellerie traditionnelle s'est vue doublée par la droite par de nouvelles formules, les transports aussi...

Ici, aujourd'hui, on parle de l'avenir de la télévision. Mais la prochaine fois on aura peut-être une discussion semblable sur les services bancaires ou l'aviation. Des dizaines et des dizaines de secteurs économiques réglementés, subventionnés, encadrés ou tout simplement structurés par des décennies voire des siècles d'activités sont bouleversés par la technologie.

L'ubérisation est en cours, mais on pourrait aussi parler de Netflix-isation ou de Spotify-isation.

Tout est en transformation.

Dans le domaine culturel, la nouvelle formule qui se répand ressemble un peu à ceci : on achète du contenu pas cher et on met ça en accès continu sur le web, pour un certain prix, mais pas cher non plus, et advienne que pourra.

Si tout se passe très vite, on a le temps de prendre des longueurs et des longueurs d'avance avant que les acteurs déjà en place réagissent et que les démocraties aient le temps de repenser la législation pour protéger et encadrer à nouveau ce qu'elles veulent baliser ou encourager.

Tout ça a donné Spotify et les autres services de « streaming » musicaux et ça donne, notamment, Netflix, qui nous oblige à réfléchir à l'avenir de nos contenus québécois et à réfléchir vite.

Car plus on migre vers cette plateforme sympathique à une dizaine de dollars par mois qui nous propose des tas de films et de séries télé, incluant des brillantes créations exclusives - comme Stranger Things ou House of Cards et Orange Is the New Black - moins il y a d'argent, de notre argent, qui retourne vers les industries culturelles d'ici. Pas de taxes, pas d'impôts, pas de versement au fonds des câblos...

Toute la structure financière qui nous permet de financer et donc de regarder les Unité 9 et Au secours de Béatrice de ce monde est donc chamboulée.

Est-ce dire qu'il faut baisser les bras ? Pas du tout. Il y a moyen de trouver d'autres solutions.

Si la Chine est capable de bloquer des pans entiers d'internet pour mettre en oeuvre sa censure, on devrait être capable de trouver des façons légales, pratiques et techniquement réalistes de s'assurer que Netflix paie quelques taxes, peut-être même des impôts, non ? L'Australie ne s'apprête-t-elle pas à le faire ?

Et la structure actuelle ou l'investissement dans le contenu est partiellement financé par les contenants, elle a aussi été inventée un jour. Inventons encore.

Quand j'étais enfant, on écoutait Jinny, La croisière s'amuse et La femme bionique. Vous rappelez-vous de Chapeau melon et bottes de cuir ? Ou même des Gens de Mogador ou Arsène Lupin. Il n'y a pas si longtemps, notre télé était remplie de séries étrangères doublées ou en français, certaines nulles, d'autres excellentes. La production locale n'était pas du tout aussi développée qu'elle l'est maintenant.

Avec le temps, on s'est arrangé pour trouver de l'argent pour créer des contenus d'ici et ça nous a donné Minuit le soir, Les hauts et les bas de Sophie Paquin ou Fortier. On a développé de l'expertise. On s'est structuré une industrie.

Adaptons-nous encore.

Surtout que ce modèle québécois n'est pas parfait.

Célibataire et nus, Occupation double, ça vous dit quelque chose ?

Au Québec, on a développé un système qui encourage magnifiquement la création mais qui, avec les règles du CRTC sur la câblodistribution et le contenu canadien, a aussi permis la multiplication de chaînes spécialisées dont les contenus sont, disons-le, parfois du grand n'importe quoi. Il y a du remplissage. Il y a de la recherche de cotes d'écoute à tout prix.

Est-ce vraiment la meilleure façon de dépenser notre argent ? L'argent public, l'argent des abonnés au câble, qui font vivre certaines anomalies malgré eux. On parle facilement de 50 % du budget des productions.

Netflix arrive devant tout cela, brasse les cartes et fait perdre des abonnés aux câblos... De la même façon qu'Uber a secoué les chauffeurs de taxi qui, aujourd'hui, acceptent Visa et MasterCard, affichent des sourires et parfois font le grand ménage de leur véhicule.

En production de contenu, vous me direz, les ajustements sont plus complexes qu'acheter du Windex...

Mais peut-on, par exemple, prendre de cet argent que l'on investit en télé pour encourager les entreprises de production de contenu Netflix à venir produire ici leurs nouvelles émissions ? Comme on l'a fait dans le secteur du jeu vidéo. Et peut-on se demander comment encourager les producteurs d'ici à penser automatiquement à vendre leurs contenus à l'étranger, à la Xavier Dolan ? La diffusion sur le marché planétaire ne devrait-elle pas devenir un automatisme dans les plans d'affaires ? La culture que l'on veut encourager, faciliter et promouvoir avec notre argent, que ce soit comme contribuable ou comme consommateur, veut-on nécessairement que soit celle qui s'adresse uniquement à notre marché local et notre spécificité culturelle ? On jase...

La culture télévisuelle n'a certainement pas à être inévitablement victime de la mentalité « far west » que permet le web. Mais c'est rarement une mauvaise chose de se faire secouer les plumes, une fois de temps en temps.

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