La fin du Mas et d'une époque

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Le Mas des Oliviers fermera ses portes le 2 octobre prochain, après presque 40 ans.

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Dans un monde où les gens d'affaires préfèrent maintenant le gym au gin, peut-il y avoir encore de la place pour le Mas des Oliviers ?

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Jacques Muller, propriétaire du Mas des Oliviers

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Jacques Muller, qui a fondé, géré, tenu ce restaurant français pendant 40 ans, ne nous laissera pas la chance de trouver une réponse à cette question.

Il a annoncé cette semaine qu'il mettait la clé dans la porte le 2 octobre.

L'immeuble de la rue Bishop datant de 1899, avec ses magnifiques corniches et balcons victoriens - dont Muller n'a jamais été propriétaire -, a été racheté par des gens qui vont le transformer. Le fonds de commerce sera liquidé.

Tous les efforts pour trouver une relève sont restés vains. « J'aurais aimé, j'ai essayé, mais ça n'a pas marché », dit-il.

Donc le Mas disparaît.

Rencontré jeudi après-midi sur la terrasse de ce lieu démarré au lendemain de l'élection du Parti québécois, Muller confie que le modèle d'affaires ne tenait plus. Âgé de 72 ans, il était aussi prêt pour la retraite.

« Ce qui nous a fait vivre, c'est ça, dit-il en montrant un verre de vin. Et les dry martinis. Or les lunchs martinis, c'est fini. Les affaires vont plus vite. Les gens ne font plus ce genre de repas. Bien des choses ont changé. »

Et le Mas, lui, ne l'a pas fait.

Le menu, l'ambiance, la carte des vins. Tout est resté pareil. Les mêmes cuisses de grenouilles. La même entrecôte. Ces plats parfois reviennent à la mode et Muller a juste envie de dire : « Moi, je fais ça depuis 40 ans. »

Pendant des années, les affaires ont été très bonnes. Les tables, pleines. Et les martinis colossaux coulaient à flots.

Selon le restaurateur, la courbe comptable du commerce suit à peu près celle de l'économie québécoise des 40 dernières années.

On voit une hausse ? Ah, en 1985, c'était les années des régimes d'épargne-actions de Jacques Parizeau. Récession, libre-échange, booms en tous genres... « On a vu tous les hauts et les bas. Et on a connu de très bonnes années. »

Muller a vu l'exode des anglophones vers l'Ontario dans la foulée de l'élection de René Lévesque puis du référendum de 1980. Il n'était pas loin de la Sun Life quand, en 1978, a eu lieu le fameux déménagement controversé du siège social.

De son restaurant, le restaurateur d'origine alsacienne et nantaise, venu au Canada avec ses parents dans les années 60, a aussi vu la transformation des classes dirigeantes du centre-ville.

« J'ai vu la prise du pouvoir des Québécois francophones dans le monde des affaires. »

- Jacques Muller, propriétaire du Mas des Oliviers

En 1977, quand il est arrivé, c'était le restaurant des businessmen anglophones où on parlait d'entreprises de bois, de mines, de papier, puis le Mas s'est imposé comme le restaurant des conservateurs où des francophones comme feu le sénateur Pierre Claude Nolin, Roch Boivin, ancien député de l'Union nationale, et le très bilingue Brian Mulroney avaient leurs habitudes. À partir de là, la mixité linguistique n'a fait que croître, et aujourd'hui, Muller calcule qu'environ 60 % de la clientèle est francophone. Au moment de l'élection de Mulroney, en 1984, le Mas était déjà si « bleu » que c'est avec du champagne Cordon Bleu, produit français éphémère vendu à cette époque par la SAQ, que fut célébrée la victoire à 35 $ la bouteille. Muller raconte que lorsqu'un libéral notoire s'est rendu compte que le Cordon Rouge était vendu presque le double, il s'est fâché. Et lui en a voulu longtemps.

À part la francisation, il y a aussi la féminisation, confie le restaurateur.

Mais à vrai dire, quand je regarde autour les tables encore occupées, ça ne paraît pas beaucoup...

***

Être au centre des affaires, lieu de discussions de fusions et d'acquisitions, n'a pas toujours été facile. Le « vendeur de soupe agréé », comme il s'est autoproclamé, a parfois appris malgré lui des informations privilégiées. « Un jour, un client m'a confié qu'il n'avait pas dormi de la nuit, à la veille d'une annonce importante, inquiet que j'en sache trop. »

Délicat, tout ça.

Pendant que M. Muller me raconte ses hauts et ses bas, les clients passent et le saluent. « Où va-t-on aller ? » Avocats, entrepreneurs, agents de joueurs de hockey...

« C'est très hockey ici ? », lui dis-je. On n'est vraiment pas loin du Centre Bell.

« Non, pas pour les joueurs. Ils ne se mélangent pas aux administrateurs. » Serge Savard, l'ancien directeur général du Canadien, a souvent été vu au Mas.

« Il n'y a aucun autre endroit pareil, c'est une immense perte », lance un autre client.

« Ne faites pas ça. »

M. Muller les connaît pas mal tous.

Il les invite à revenir jusqu'au 1er octobre.

Il me confie que oui, il y a de la nostalgie dans l'air.

Sur la page Facebook du restaurant, il convie aussi tout le monde à envoyer des photos de leurs souvenirs du Mas.

« Vous savez, continue-t-il entre deux au revoir, il s'en est passé des choses ici. »

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