Lettre à l'hiver

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Voilà un moment que je ne vous ai pas parlé, mais ce n'est pas parce que je ne pense pas à vous. Comment vous oublier?

Le microclimat que vous avez concocté de connivence avec le fleuve, l'autoroute Ville-Marie et le palais de justice, juste devant le journal, nous accueille le matin à la rédaction comme ces hôtes qui nous tendent un verre de mousseux bon marché dès l'arrivée dans une fête. Crépitant. Assommant.

Et puis ces jours-ci, vous ne faites pas dans l'élégante discrétion. (Et nous non plus d'ailleurs, merci encore pour les cernes de calcium hideux sur nos bottes de bonne soeur des années 40 parce qu'apparemment au Québec, en 2015, personne n'a encore compris comment combiner slush et modernité. Soupir.)

Cher hiver, vous savez, dans votre coeur, n'est-ce pas, tout le bien que je pense de vous?

Combien de fois, combien de fois ai-je pris votre défense, sachant très bien que, comme c'est le cas avec tant d'autres réalités immuables (que ce soit le passage des années, la présence des moustiques en été ou la popularité des vidéos de chats), on a tout à gagner à chercher à vous comprendre, à vous accepter, à trouver des façons harmonieuses, voire porteuses, de cohabiter.

Je suis prête à le redire, d'ailleurs, il est ridicule d'affirmer que nous ne pouvons vivre ensemble. Que croit-on accomplir ainsi? Toute vraie réflexion à votre sujet doit porter sur l'avenir, sur ce qu'on peut mieux faire, nous, pour vivre en votre compagnie.

Car je sais que vous ne changerez pas. Vous serez toujours au rendez-vous. Parfois vous arrivez en retard, parfois vous vous accrochez les pieds jusqu'aux derniers frissons d'avril, parfois vous nous faites faux bond juste quand on a besoin de vous - de la pluie, à Noël? Vos parents ne vous ont jamais dit que c'était ordinaire? Mais vous revenez toujours.

Et souvent, vous nous offrez des moments magiques. Du soleil et de la lumière en récompense contre la torture du froid. Des paysages d'une blancheur matte, évanescente, ou alors si lumineux que presque enivrants. Moi, ce que j'aime bien de vous, ce sont les contrastes que vous permettez. La chaleur et le froid qui se rencontrent, se répondent, entre une course dans la neige et le feu de cheminée, entre la marche qui craque sur la glace et la soupe brûlante. J'aime vos arrivées mignonnes en gros flocons, j'aime comment vos départs mettent généreusement la table pour les coquineries printanières.

Bref, je vous aime bien malgré tout.

Mais là, cette fois-ci, vous exagérez.

Des -20 °C jour après jour après jour après jour. Est-ce vraiment nécessaire? Est-ce ainsi que vous allez convaincre la Ville de Montréal, les Montréalais, de vous respecter, de vous déchiffrer, de construire avec vous un monde plus sympa où régnerait non pas la confrontation, mais plutôt une sympathie mutuelle sur fond de ski de fond citadin et de chocolat chaud?

Regardez le super effort fait cette semaine par le festival Montréal en lumière, qui a ouvert la place des Festivals à la cuisine de rue. L'idée est formidable. On a tous envie de manger la soupe chaude des Satay Brothers en regardant danser les flocons et en battant un peu du pied, mais pas trop.

Et vous, que faites-vous?

Vous nous faites un bras d'honneur.

Allez hop, -20 °C encore.

C'est une blague?

Je ne vous trouve pas drôle.

Je suis même en colère contre vous. Et je ne suis pas seule.

La mort du jeune Elijah, 3 ans, à Toronto, a atterré tout le monde. Un enfant, mort gelé, vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait?

Évidemment que comme parents, on est tous horrifiés, fâchés contre vous à vouloir hurler toutes les larmes de notre corps.

Ne vous défendez pas en disant que c'est dans votre nature, comme le scorpion qui ne peut s'empêcher de piquer, de tuer. Ce n'était pas nécessaire de faire subir ça à ce tout petit.

Vous allez me dire que ce n'est pas la première fois. Qu'en Europe autant qu'ici, là où il fait froid, là où vous régnez en Dieu de décembre à mars, de telles tragédies surviennent trop souvent, autant dans les montagnes que dans les villes. Oui oui oui, je me rappelle les deux petites filles mortes en Saskatchewan en 2008, emmenées dehors par un froid sibérien, à peine vêtues, par un père saoul, qui est d'ailleurs en prison maintenant.

Je me rappelle aussi la petite fille de 6 ans dans le nord du Minnesota, l'an dernier.

La tragédie d'Elijah n'est pas la première.

Et je ne parle même pas des morts que vous causez, cher hiver, directement ou indirectement, en provoquant par exemple des avalanches ou en laissant croire aux amateurs de motoneige que la glace des lacs et des rivières est suffisamment solide pour les laisser se balader.

Votre caractère meurtrier n'est pas unique dans le domaine de la climatologie. Je vous entends déjà me casser les oreilles sur la cruauté de la chaleur du désert ou sur le sadisme des tempêtes maritimes.

Mais ce n'est pas de cela que l'on parle.

Je vous parle à vous.

Cette semaine, c'est difficile de vous aimer comme je le souhaiterais. Et je tenais à vous le dire.

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