Anne-Marie en tête

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Lorsque Suzanne Laplante-Edward essaie de situer quelque chose dans le temps, elle pense toujours à la même chose.

«Est-ce que c'est arrivé avant ou après Anne-Marie?»

Est-ce que c'est arrivé avant ou après la tuerie de Polytechnique, la mort insensée de sa fille de 21 ans et donc le début de son autre vie?

On est encore en octobre et Mme Laplante-Edward se prépare à partir pour la chaleur, ce qui veut dire aussi, comme c'est le cas depuis plusieurs années, ne pas être à Montréal le 6 décembre.

Je suis chez elle à Pierrefonds, où elle m'a invitée à manger, plutôt que d'aller au restaurant. Elle a préparé des coquilles Saint-Jacques et sa bisque de homard a été confectionnée avec les carcasses congelées des homards qu'elle mangés tout l'été à sa maison au bord de la mer, au Nouveau-Brunswick. Mme Laplante-Edward est une excellente cuisinière, classique, qui sort l'argenterie, la porcelaine, une femme formée au pensionnat d'Outremont, ancienne hôtesse de l'air, mariée depuis presque 49 ans avec Jim Edward, un chimiste à la retraite.

On discute de toutes sortes de sujets. Avec les années, on s'est parlé tellement souvent qu'un lien s'est créé. J'ai rencontré Mme Laplante-Edward à Ottawa, en 1990, alors qu'elle commençait à pousser, avec Heidi Rathjen, ancienne de Poly, et Wendy Cukier, une universitaire de Toronto, pour la mise en place de restrictions sur la possession et l'entreposage des armes à feu.

La mère d'Anne-Marie Edward intervient aussi souvent sur les médias sociaux quand le sexisme et l'inégalité sont dans l'actualité.

Ce jour-là, comme toujours, on parle aussi, évidemment, surtout de sa fille, ce «petit bout de femme qui mesurait 5 pieds 1 et riait tout le temps». Une sportive un peu casse-cou qui maîtrisait l'allemand et l'espagnol, avait des tas d'amis, des proches qui l'adoraient et dont certains ne se sont jamais remis de sa mort. «Pourquoi ne sont-ils pas venus me chercher, moi?», a longtemps dit sa grand-tante avant de s'éteindre elle-même. Anne-Marie, une jeune femme qui voulait tout simplement devenir ingénieure, mais qui s'est retrouvée sur le chemin d'un tireur misogyne et fou, l'assassin de 14 femmes tuées parce qu'elles étaient des femmes, ce tragique soir de décembre 1989.

«Je me demande si elle serait une superwoman, dit sa mère. Je me demande si elle aurait eu les quatre enfants qu'elle voulait.»

La conversation se balade du plus tragique au plus joyeux. Mme Laplante rayonne lorsqu'elle parle de son petit-fils, Luka, le fils du frère d'Anne-Marie, Jimmy. Puis son visage s'assombrit comme une caverne sourde quand elle évoque la nuit du 6 décembre. «On est allés les trois ensemble l'identifier. Mon mari, mon fils. Et je disais: «C'est pas elle, c'est pas elle. C'est juste son corps. Elle ne sourit pas.»»

«Quelle fille c'était. My God!»

Elle courait, skiait, grimpait partout. Prenait des risques. Avait beaucoup de plaisir. «Je me disais depuis longtemps qu'on me l'amènerait un jour sur un brancard. Mais pas comme ça.»

Je lui demande comment on survit, comme parent. «En mettant un pied devant l'autre, une journée à la fois.»

Mme Laplante-Edward a trouvé un sens à la mort de sa fille en tentant au meilleur de sa force de lutter contre les tragédies causées par les armes à feu.

Au moment de notre rencontre, peu de temps après l'intrusion d'un homme armé sur la colline parlementaire à Ottawa, Mme Laplante-Edward rêvait encore d'une prise de conscience publique du premier ministre Stephen Harper, au sujet du contrôle des armes.

«J'espère que ça va le faire réfléchir sur le bien-fondé de l'enregistrement des armes d'épaule, puisque sa propre vie a été mise en danger avec une de ces armes», dit-elle.

Mais rien ne s'est produit.

Et Mme Laplante-Edward, à cet égard, est réellement désemparée. Même le leader libéral Justin Trudeau n'est plus partisan du registre pour lequel elle s'est battue. Même le chef libéral provincial Philippe Couillard n'est pas aussi solidement pour la protection de la partie québécoise du registre que l'était son prédécesseur...

«On est 25 ans plus tard, et on en est encore là...»

«Harper veut tout détruire ce qu'on a accompli. Tout, tout, tout. Il veut même enlever des contrôles datant de 1970. Il recule. C'est un républicain américain. Il veut des guns. Le free-for-all.»

«C'est le vrai monument aux victimes de Polytechnique qu'il est en train de détruire.»

Son mari, Jim Edward, écoute, me regarde, parle à Suzanne. «Je suis avec toi. Je crois en ce qu'on a fait.»

Sur sa page Facebook, Mme Laplante-Edward a récemment posé une question qui résume bien sa pensée: pourquoi est-ce que, à cause d'une seule personne qui a tenté, en vain, un jour, d'entrer dans un avion avec de l'explosif dans ses chaussures, on est tous obligés depuis, par millions, chaque jour, d'enlever nos chaussures durant les inspections de sécurité, alors que pendant ce temps, les armes tuent chaque jour et on ne prend pas de mesures supplémentaires pour se protéger?

On est assises dans le salon de la maison Edward à Pierrefonds et je regarde sur la table, il y a un jeu de cartes. Suzanne joue souvent avec son mari. «On aime le Cribbage et on demande de l'aide à Anne-Marie. On blague avec ça. On sait qu'elle est là. Elle sourit. Elle ne répond jamais. Il n'y a pas une journée où on ne pense pas à elle.»

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