L'estomac et le coeur à l'envers

Marie-Claude Lortie
La Presse

Demain, bien des femmes passeront leur 8 mars l'estomac dans les talons dans l'espoir de perdre du poids. Ou de ne pas grossir. Des milliers de femmes se réveilleront et se regarderont dans le miroir profondément convaincues d'une grasse laideur. Certaines se réfugieront dans la nourriture pour panser la morsure à vif que chaque matin leur inflige, pour remplir le vide, pour s'y cacher. La plupart s'en voudront à mort, se détesteront silencieusement comme on donne un coup de pied sur un chien. Certaines se feront vomir, essaieront de se purger de cette nourriture qui est à la fois leur baume et leur torture. D'autres regarderont tout simplement leur frigidaire en pleurant, convaincues que la liberté de manger normalement, librement, est réservée aux autres.

Demain, bien des femmes passeront leur 8 mars l'estomac et le coeur à l'envers.

Les troubles alimentaires touchent des hommes, mais surtout des femmes et beaucoup plus de femmes que les statistiques ne le disent. Des milliers passent sous le radar, les doigts dans le fond de la gorge et leur souffrance dissimulée par l'acceptabilité sociale de la quête de la minceur. Malheureusement, ou heureusement peut-être, un certain nombre de cas aigus, très graves, d'anorexie et de boulimie arrive cependant dans le bureau du Dr Jean Wilkins, à l'hôpital Sainte-Justine. Depuis 35 ans, cet homme accueille une par une, «fragiles comme des petits oiseaux», de très jeunes femmes, des adolescentes frappées par cette maladie. Environ 150 par année.

Dans leur cas, la quête de la minceur est une menace de mort. Les remettre «dans la vie» est une tâche d'une délicatesse infinie. «C'est tellement facile de nuire plutôt qu'aider, explique le pédiatre. Elles s'imposent des restrictions pour combler un manque. C'est comme une drogue. C'est très compliqué.»

Leur mal est un long paradoxe.

Le vide de leur estomac et de leurs côtes les remplit.

Elles veulent prendre moins de place pour s'imposer et affirmer leur identité. Elles jouent avec la mort, car c'est ainsi qu'elles tiennent à vivre leur vie.

Soigner de telles patientes n'est pas simple et le Dr Wilkins y a travaillé longtemps. Aujourd'hui, à l'aube de la retraite, il tenait à laisser en héritage le fruit de son expérience clinique. Vient de paraître aux Presses de l'Université de Montréal Adolescentes anorexiques. Plaidoyer pour une approche clinique humaine, un ouvrage qui rassemble les notes prises par le pédiatre pendant ses décennies de travail auprès des jeunes.

Dans ces pages, on parle autant d'hypokaliémie (désordre des électrolytes causé notamment par les vomissements provoqués) que de l'importance des mots inappropriés souvent associés au déclenchement de la maladie. Parents, professeurs, entraîneurs y trouveront des réponses. Médecins et infirmières aussi.

Wilkins n'a pas une approche traditionnelle devant le traitement de ces jeunes filles malades et selon lui, de façon générale, beaucoup des voies officielles de la médecine et de la santé publique ne sont pas parfaites. Il est par exemple contre les punitions et les obligations pour faire manger les patientes. Selon lui, cela peut provoquer l'effet inverse de ce qui est recherché. Il n'aime pas beaucoup non plus les protocoles rigides. «Chaque cas est différent, avec ses nuances.» En entrevue, il parle constamment de patientes diverses rencontrées au fil des années. Il donne des exemples variés. À un moment, il se lève pour aller saluer une jeune fille qui vient d'arriver à l'hôpital. «Je suis désolé, il vaut vraiment mieux que j'aille lui dire un mot...»

* * *

Un autre des paradoxes des troubles du comportement alimentaire comme l'anorexie, mais aussi sa soeur la boulimie - où la quête de la minceur est une alternance de fringales incontrôlées et de rejets de ce qui a été ingurgité par les laxatifs ou les vomissements -, c'est qu'autant ces dérangements sont associés aux exigences de notre monde moderne hyperperformant et obsédé par la minceur, autant ils réclament, selon le Dr Wilkins, une approche à l'ancienne.

Pour soigner ces ados, dit le médecin, il faut du temps, de la douceur, savoir attendre. Et il s'inquiète que cette approche s'efface après lui.

Traiter les troubles alimentaires n'est pas une médecine payante pour les jeunes docteurs. C'est une médecine coûteuse pour les hôpitaux. Pas parce que les soins nécessitent de l'équipement spécial ou des médicaments hors de prix, mais parce que les patientes restent longtemps hospitalisées. Et progressent par «nanomiettes», pour reprendre l'expression d'une des jeunes traitées par le spécialiste.

Le Dr Wilkins en a souvent parlé en entrevue, mais il revient dans son livre sur certaines de ses réserves à l'endroit des messages diffusés en santé publique. Il refuse d'utiliser le terme «poids santé», par exemple, car cela n'est qu'un calcul abstrait et ne tient pas compte de ce qui permet aux individus de le maintenir. Une jeune femme de 1,70 m qui pèse 60 kg en se faisant vomir a peut-être un «poids santé» selon les livres. Mais pas en réalité. Le médecin préfère parler de poids naturel.

Aussi, il a d'importantes réticences au sujet de tout le discours ambiant sur l'obésité qui, craint-il, stimule l'inquiétude des adolescentes au sujet de leur poids et peut donner à l'obsession de la minceur le sceau de l'acceptabilité sociale.

La dernière chose que le médecin tient à dire, c'est qu'il trouve bien dommage que ses patientes n'aient pas l'option, une fois les 18 ans atteints, de poursuivre leur suivi médical dans une institution hospitalière universitaire francophone. Actuellement, c'est vers l'Institut Douglas, où un solide programme spécialisé existe, qu'elles sont dirigées. «J'aimerais avoir un relais au CHUM», note-t-il.

Wilkins ne prend plus de nouvelles patientes. Près de la retraite, il ne peut leur promettre d'être là, à leurs côtés, pendant quatre ans, le temps qu'il juge nécessaire pour les tirer d'affaire. Mais il a formé une relève et espère qu'on continuera à prescrire aux jeunes malades ce qu'il croit être les trois médicaments essentiels pour cette maladie: un lien humain, des mots et du temps pour laisser la guérison faire son chemin.

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