Il faut qu'on parle de ce film

Marie-Claude Lortie
La Presse

Le long métrage Il faut qu'on parle de Kevin de Lynne Ramsay, tiré du roman du même nom, est sorti en salle hier.

Je ne sais pas si vous avez lu le livre, mais je vous résume le scénario sans trahir trop de secrets: on y parle d'un assassin, un jeune gars qui tue sept camarades et deux employés de son école secondaire façon Columbine ou Polytechnique. Son histoire est racontée à travers le regard de la mère, honnie, rejetée par sa communauté après la tragédie et qui repasse sa vie avec son fils en se demandant comment a pu grandir chez elle un être d'une telle malveillance.

L'exercice n'a aucune prétention sociologique ou anthropologique. Le roman est d'abord et avant tout le travail remarquable d'une écrivaine qui est allée puiser son énergie littéraire dans la force de sa propre aversion face à la maternité.

Cela dit, en sortant en salle quelques jours après le témoignage d'Isabelle Gaston à Tout le monde en parle et alors que le gouvernement conservateur est activement en train de démanteler le registre des armes à feu, éveillant ainsi nos souvenirs terribles de Polytechnique, Il faut qu'on parle de Kevin tombe pile dans l'actualité.

Peut-on voir grandir l'horreur avant qu'elle se produise? nous demande l'oeuvre.

Deux semaines après le verdict Shafia, la question est plutôt pertinente.

Il faut qu'on parle de Kevin nous raconte d'abord et avant tout l'histoire d'Eva, la mère du jeune meurtrier, dont on finit par apprendre, par toutes sortes de détails, qu'elle n'a jamais eu d'amour inconditionnel pour son petit. Une première lecture du film ou du roman nous amène à croire que le meurtrier est d'abord et avant tout un être fondamentalement privé de cette affection essentielle.

Ce qui apparaît toutefois évident, à mesure qu'on avance dans le récit, c'est que la mère est aussi d'une lucidité remarquable. Elle est consciente de son ambivalence. Elle voit que son fils ne va pas. Elle en parle à son mari. Mais personne ne l'entend, ne la croit, ne lui donne la chance d'aller chercher l'aide nécessaire.

On finit donc par se demander si ce n'est pas l'absence de reconnaissance pour cette lucidité qui n'a pas été la clé dans la tournure tragique des événements.

Dans une longue recherche effectuée par des psychologues de Harvard, en collaboration avec les services secrets américains et le département de l'Éducation publiée en 2008, donc après les tueries de Columbine et Virginia Tech, on note qu'il y a des points communs entre toutes les tragédies scolaires des dernières décennies. Parmi ces points, il y a cette présence, presque systématique, de signes avant-coureurs. Dans 93% des cas, «les attaquants avaient eu, avant l'incident, des comportements qui avaient inquiété d'autres personnes autour d'eux, ou alors qui indiquaient un besoin d'aide», explique-t-on dans le rapport.

Ce qu'on explique aussi, c'est que ces signaux avant-coureurs ne sont pas observés, détectés, décodés adéquatement, ce qui permet ainsi aux tueurs d'aller de l'avant.

Il faut qu'on parle de Kevin porte presque entièrement sur cette question. Et s'il y a un personnage qui n'est pas ménagé à cet égard, c'est le père. Le père du garçon, qui refuse systématiquement de considérer que son fils n'a pas un comportement normal. Qui refuse d'entendre la mère qui exprime son inquiétude. Qui blâme la mère pour les difficultés qu'elle éprouve avec son fils. Qui montre à Kevin comme tirer à l'arc comme un as, l'arme dont il se servira pour commettre son crime, on le devine.

Car voilà un autre fait intéressant qu'on a observé dans la recherche des services secrets américains: «La plupart des attaquants avaient eu accès à des armes et les avaient utilisées avant leur attaque.»

Selon la recherche, les raisons pour lesquelles les tierces personnes ne font rien malgré leurs craintes étayées et autres informations sont multiples. Parfois, ce sont des camarades de classe qui ont peur de la réaction des responsables de l'école. Parfois, ce sont des gens nageant tout simplement dans le déni qui ne veulent pas croire que les menaces qu'ils entendent sont réelles parce que trop impensables. Parfois, l'attaque survient alors que le tiers est encore en train de se demander quoi faire avec l'information alarmante qu'il détient.

Parfois, on ne veut pas croire les craintes des proches, jugées trop intuitives. Quand on entend Isabelle Gaston parler de son ex-mari, Guy Turcotte, et exprimer ses appréhensions pour l'avenir, on comprend la complexité des questions qui sont ainsi posées. Comment l'entendre et la croire dans un univers judiciaire aux règles extrêmement strictes qui repose sur la présomption d'innocence? Pourtant, elle est aux premiers rangs. Elle sait, elle a vu, elle connaît.

Comment démêler tout cela? Et que peut-on faire pour déceler les signaux avant-coureurs de façon raisonnable?

Les conclusions de la recherche américaine sont claires: il faut améliorer les façons de détecter, d'entendre ces signaux d'alarme et d'y répondre, car ils existent bel et bien, qu'ils se manifestent avant Virginia Tech, quand un professeur de littérature s'inquiète des écrits du futur tueur, ou quand les filles Shafia cherchent de l'aide à la DPJ ou dans un refuge pour femmes.

Il faut qu'on parle de Kevin nous le rappelle à grands coups d'images rouge sang.

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