L'accent de Céline Dion

À une question de Brendan Kelly, Céline Dion a... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, archives LA PRESSE)

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À une question de Brendan Kelly, Céline Dion a répondu, en imitant l'accent cassé du journaliste de la Montreal Gazette (né à Glasgow, en Écosse) : « Ça va trrrès bien, twoa ôssi ? »

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Le mois dernier, la chanteuse Céline Dion lançait ici une collection de sacs à main de luxe. Le confrère de la Montreal Gazette Brendan Kelly lui a demandé, en français, comment elle se portait. La diva de Charlemagne a répondu, en imitant l'accent cassé du journaliste (né à Glasgow, en Écosse) : « Ça va trrrès bien, twoa ôssi ? »

« Je vais poser la question en anglais parce que tu te moques de moi ! », a ajouté Kelly, sans s'en offusquer. « Je te taquine parce que je t'aime », a précisé Céline Dion, survoltée, avant de chanter quelques airs de Rihanna. La vidéo de leur échange est devenue virale. Des journaux et magazines internationaux - Elle en France, Rolling Stone aux États-Unis - en ont parlé. Mais personne, ni ici ni à l'étranger, n'a fait grand cas de cette étrange entrée en matière.

Mon premier réflexe en voyant la vidéo ? J'ai imaginé la réaction médiatique si les rôles avaient été inversés. Si un journaliste francophone avait posé une question en anglais à un artiste anglo-montréalais de renommée internationale, devant des centaines de témoins, dans une vidéo relayée partout dans le monde, et que celui-ci avait répondu en se moquant de l'accent québécois, les tribunes téléphoniques de certaines radios n'auraient pas dérougi pendant des jours.

Des chroniqueurs perpétuellement en colère en seraient encore à récupérer les lambeaux de leurs chemises déchirées sur la place publique au nom du respect de la minorité francophone en Amérique du Nord. J'exagère ? 

Un humoriste français se moque gentiment de notre accent, et on s'en formalise à n'en plus savoir pourquoi on s'en est formalisé. Imaginez un anglophone du Québec...

Mes collègues Hugo de Grandpré et André Dubuc publient aujourd'hui un dossier fort intéressant sur le retour au Québec d'exilés anglophones. J'ai grandi dans le West Island, entouré d'anglophones. Au hasard de recherches sur Facebook, j'ai appris que bien des camarades de classe du primaire et du secondaire, ainsi que d'ex-coéquipiers du hockey ou du soccer, vivaient désormais dans le ROC (Rest of Canada) ou aux États-Unis.

Hugo et André l'ont constaté, de nombreux anglophones, même bilingues, se considèrent comme des « citoyens de seconde zone » au Québec. Ce qui n'est pas étranger au fait que plusieurs d'entre eux ont décidé de s'exiler ou songent à partir.

Des citoyens de seconde zone, cette minorité que l'on a souvent décrite - surtout au Parti québécois - comme la « mieux traitée en Amérique du Nord » ? Difficile à croire lorsque l'on tient compte du contexte linguistique global du Canada et de l'Amérique du Nord. Il reste que le taux de chômage est plus élevé et les salaires moyens moindres chez les anglophones que chez les francophones au Québec, en particulier chez les jeunes travailleurs.

On retrouve régulièrement de banales manifestations de cette disparité de traitement, de ce deux poids, deux mesures, lorsqu'il est question de francophones et d'anglophones dans notre société.

Un exemple ? À l'occasion de son congrès national, la semaine dernière, l'exécutif du Parti québécois a distingué dans une proposition les « universités québécoises » des « universités anglophones ». Comme si les premières n'incluaient pas les secondes.

Les célébrités locales du West Island de mon adolescence, l'as du tennis Greg Rusedski (un temps quatrième raquette mondiale) ou la double médaillée d'or des Jeux olympiques de Séoul en nage synchronisée Carolyn Waldo, n'ont jamais été considérées comme des « champions québécois » et célébrées au même titre qu'Eugenie Bouchard (qui porte un nom « québécois » malgré son accent) ou Sylvie Fréchette. Si nombre d'Anglo-Montréalais se considèrent comme des Montréalais davantage que comme des Québécois, à l'évidence, pour bien des francophones, « Québécois » ne rime pas avec « anglophone ».

Or, les temps ont changé. Il y a de moins en moins de vieilles dames unilingues anglophones imperméables au Québec francophone, comme dans le nouveau film de Luc Picard, Les rois mongols, campé au temps de la crise d'Octobre. Les Anglo-Montréalais que je côtoie de près ou de loin sont très ouverts à la culture québécoise, francophiles, bilingues et pleinement conscients de la nécessité de la loi 101 afin d'assurer la pérennité du français au Québec. Ils envoient, de leur plein gré, leurs enfants à l'école française.

Tous les anglophones, bien sûr, ne sont pas aussi convaincus de l'utilité et du bien-fondé de la Charte de la langue française. Je pense à cette jeune femme de 28 ans, parfaitement bilingue, rencontrée par mes collègues et interviewée dans l'éclairant documentaire de John Walker, Québec My Country mon pays. Christina Clark - elle n'est pas la seule - voudrait rouvrir la boîte de Pandore du débat linguistique. Elle souhaiterait que l'on assouplisse la loi 101, que l'on en réduise de nouveau la portée, afin de retenir ou d'attirer un plus grand nombre d'anglophones au Québec.

À Christina et aux autres, j'ai envie de dire - avec l'accent de Céline Dion : « Sorry (not sorry), les amis ! » La Charte de la langue française, texte législatif fondamental pour ne pas dire fondateur du Québec moderne, demeure, 40 ans après son adoption, notre meilleur rempart contre l'assimilation.

Le français est sans doute moins menacé au Québec qu'il ne l'était il y a 50 ans, alors que l'affichage anglais pullulait, que l'immigration francophone n'était pas aussi encouragée et qu'aucune loi-cadre n'assurait la prédominance du français. Mais la situation minoritaire du français en Amérique du Nord reste toujours aussi préoccupante. La vigilance est de mise.

Tant mieux si certains, parmi les centaines de milliers d'anglophones qui ont quitté le Québec dans les années 70 et 80, effrayés par les bombes du FLQ, l'instabilité politico-économique et la perspective d'une montée du nationalisme ethnique, souhaitent revenir enrichir notre société, dans tous les sens du terme (ainsi que les y invite le premier ministre Couillard).

Ils sont sans doute attirés par le taux de chômage raisonnable, le coût de l'immobilier autrement plus abordable qu'à Toronto et Vancouver et le peu d'intérêt que suscite actuellement le projet souverainiste. S'il est vrai qu'une « paix linguistique » relative règne en ce moment chez nous, que Céline Dion peut chanter en anglais sans être considérée comme une traître à la nation, il demeure incontestable que le français est désormais, dans les faits comme en théorie, la langue officielle du Québec.

S'ils souhaitent se réinstaller ici, les anglophones exilés devraient en être avertis : le Québec ne pourra plus jamais être celui qu'il était avant leur départ. Il en va, tout simplement, de son avenir.




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