Wonder Woman peut attendre

Lynda Carter dans le rôle de Wonder Woman...

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Lynda Carter dans le rôle de Wonder Woman

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La dernière en lice des ambassadrices de l'ONU porte un justaucorps aux motifs du drapeau des États-Unis, des bottes cavalières, un décolleté plongeant et une tiare de princesse. Elle est aussi un personnage fictif. Et sa nomination ne plaît pas à tout le monde.

Wonder Woman a été choisie il y a une semaine ambassadrice honorifique de l'ONU pour le droit des femmes. Fer de lance d'une campagne sur l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes et des filles dans le monde, l'héroïne de bande dessinée - qui aura droit à son propre film l'été prochain - a soulevé l'ire d'employés de l'organisation internationale et de groupes féministes.

Certains d'entre eux ont tourné le dos à la scène, brandissant le poing dans les airs, lors de la conférence de presse annonçant la nomination de la Princesse Diana de Themyscira (alias Wonder Woman), incarnée au petit écran par l'Américaine Lynda Carter et au grand par l'Israélienne Gal Gadot, à ce poste symbolique.

Wonder Woman est-elle qualifiée pour être ambassadrice de l'ONU? se demandent les signataires d'une pétition condamnant la décision des Nations unies. En une semaine, plus de 12 000 personnes ont signé cette lettre qui reproche notamment à l'ONU de s'associer à DC Comics, une entreprise à but très lucratif, en choisissant l'incarnation même de la « pin-up » comme symbole de l'égalité hommes-femmes.

« Il est alarmant que les Nations unies aient voulu se servir d'un personnage avec une image ouvertement sexualisée au moment même où les manchettes, aux États-Unis et dans le monde, parlent de l'objectification des femmes et des filles », regrettent les pétitionnaires, qui qualifient Wonder Woman de « femme blanche légèrement vêtue, à la poitrine généreuse et aux mensurations impossibles ».

La décision de l'ONU, cautionnée par son secrétaire général sortant, Ban Ki-Moon, qui se définit lui-même comme féministe, semble particulièrement mal avisée alors qu'il est question ces jours-ci de culture du viol, et que très peu de femmes font partie des hautes instances décisionnelles de l'organisme international.

Ban Ki-Moon a eu beau militer publiquement pour que son successeur soit une femme, c'est le Portugais Antonio Guterres qui a été désigné le prochain Secrétaire général de l'ONU, au début du mois. Sept femmes d'expérience étaient pourtant sur les rangs. Aucune femme n'a encore dirigé la plus importante organisation internationale, créé en 1945... quatre ans après Wonder Woman.

On comprend, dans les circonstances, l'objection, l'irritation, pour ne pas dire la colère, des organisations féministes et de leurs sympathisants. Nommer un personnage fictif ambassadrice, en lieu et place d'un être humain en chair et en os, c'est tourner le fer dans la plaie en laissant entendre que l'émancipation de la femme relève de la pure science-fiction...

Cela dit, on peut aussi comprendre la logique derrière cette décision de l'ONU. L'organisation défend son choix en précisant qu'elle veut rejoindre un plus jeune public avec cette campagne d'un an destinée aux réseaux sociaux. Une campagne qui coïncide du reste avec le 75e anniversaire de Wonder Woman, tête d'affiche d'un blockbuster prévu en salle l'été prochain. Le « timing », comme disent les Sud-Coréens, n'est pas mauvais.

Wonder Woman, quoi qu'on en dise, se veut un symbole féministe. Ce personnage de super-héroïne a été créé par un psychologue diplômé de Harvard, au tournant des années 40, avec l'intention d'en faire une égérie du féminisme et de l'indépendance des femmes. William Marston, constatant l'omniprésence des super-héros masculins, a proposé en contrepartie un personnage de princesse amazone inspirée par la pionnière du féminisme américain Margaret Sanger.

Certains diront qu'il y a un paradoxe à dénoncer la taille de guêpe de Wonder Woman alors que l'on célèbre par ailleurs le « girl power » d'une figure féministe sexuée telle que Beyoncé, se déhanchant sur scène en échantillonnant un discours de Chimamanda Ngozi Adichie. La différence, à mon sens, tient à la source de l'objectification. Qui objectifie qui?

Wonder Woman est une création masculine, correspondant à une image fantasmée par l'homme de la femme, choisie principalement par des hommes comme ambassadrice de l'ONU, au détriment de centaines de femmes non seulement vivantes, mais certainement plus méritantes et pertinentes.

« La vérité, c'est que l'ONU a été incapable de trouver une vraie femme capable de défendre les droits de toutes les femmes en matière d'égalité des sexes et de combat pour l'égalité », s'indignent les signataires de la pétition condamnant cette décision.

Dans un contexte bien réel où plusieurs dénoncent la discrimination systémique à l'égard des femmes, notamment à l'ONU, il est légitime de se demander pourquoi l'on a pas cru bon choisir Wonder Woman pour porter un message « d'empowerment ». L'ONU est déjà associée à des ambassadrices susceptibles d'intéresser les filles et jeunes femmes au féminisme - la comédienne Emma Watson, notamment. Mais pas au point de lever le nez sur de nouvelles voix fortes.

Dans un monde idéal, l'une n'empêcherait pas l'autre. L'influence positive de personnages de la culture populaire, notamment sur un jeune public, n'a plus à être démontrée. Nous ne vivons malheureusement pas dans un monde idéal.

La probable élection historique d'une femme à la présidence des États-Unis ne fera pas disparaître par magie le sexisme systémique du jour au lendemain. Au rythme actuel, selon une étude du Forum économique mondial publiée mercredi, il faudra attendre 2186 avant que les salaires des femmes soient enfin égaux à ceux des hommes.

Peut-être qu'alors - dans 170 ans... - on trouvera acceptable qu'un personnage de bande dessinée prenne la place d'une vraie de vraie femme dans notre société.




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