En acheter ou pas?

Aux États-Unis, selon une étude de la firme... (PHOTO JAKE MICHAELS, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES)

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Aux États-Unis, selon une étude de la firme Influence Central, l'âge moyen où un enfant reçoit son premier téléphone intelligent est passé de 12 à 10 ans depuis 2012.

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En acheter ou pas? «To buy or not to buy?» Telle est la question shakespearienne, le dilemme cornélien, à laquelle sont confrontés nombre de parents de jeunes adolescents ces jours-ci.

Lui acheter ou pas un téléphone intelligent? Le savoir en tout temps en sécurité, pouvoir le joindre en cas de nécessité, à la limite le géolocaliser... Lui tendre ou non cette «laisse électronique» (une expression que je déteste, mais qui est assez juste)? Et le faire pour lui ou pour nous?

Fiston est entré en première secondaire il y a une semaine. À quelques occasions déjà, il aurait été fort utile qu'il soit muni d'un cellulaire. Il est rentré trempé et penaud du collège, en début de semaine dernière, parce qu'il avait raté de peu deux autobus au retour de son entraînement de soccer. Il a attendu le premier bus une demi-heure, puis fait le trajet du deuxième autobus à pied, sous un crachin, après l'avoir vu filer sous son nez. Joyeuse rentrée!

Il a franchi le pas de la porte en maudissant sa fin de journée et en regrettant sans doute l'époque où j'allais le reconduire et le chercher à l'école matin et soir. Passant ma main dans ses cheveux mouillés, je me suis dit qu'au prochain entraînement, on irait le chercher.

Jeudi, on lui avait donné rendez-vous devant l'école vers 17 h 30. «Maman part te chercher; texte-moi s'il y a quoi que ce soit», lui ai-je écrit par texto à 17 h 16. (Il fréquente un collège qui a pris le fameux «virage numérique»; chaque élève a sa tablette électronique.) À 17 h 48, j'ai reçu un texto: «Je suis devant l'entrée des élèves.»

J'ai répondu: «Maman arrive!» La réponse m'est parvenue subito presto: «Non, c'est moi!» Erreur sur la personne. C'était la «maman» en question, un brin inquiète; pas le fiston. «Du matériel pour ma chronique!», ai-je écrit à mon tour. Je ne croyais pas si bien dire. Je m'étais de nouveau trompé de destinataire. Je venais d'écrire... à Fiston.

Vous l'aurez compris, je ne suis pas très doué pour le texto, je maîtrise mal les «nouvelles technologies»; bref, je suis resté coincé sur la voie de service de l'«autoroute de l'information».

Et comme nous sommes chacun, à la maison, sur plusieurs plateformes et appareils (BlackBerry, iPhone, tablettes, iPod), nos communications virtuelles se perdent parfois dans une sorte de triangle des Bermudes du SMS, dont je suis, sans grand succès ni talent particulier (vous l'aurez compris), l'espèce de chef standardiste. Pour communiquer par texto avec sa mère, Fiston doit passer par moi, et vice-versa. Il y a parfois des ratés.

Certes, jeudi, Fiston est rentré sain et sauf, sans délais ni pluie secondaire. (Il avait été retenu un peu plus longtemps par son entraîneur). Mais ces quelques quiproquos nous ont permis de constater les lacunes de notre système D. D'où la question originelle de cette chronique: en acheter ou pas?

La réponse n'est pas si simple. On n'achète pas un téléphone intelligent à un enfant comme on lui achète un parapluie ou un imperméable. Cela a un prix. Je ne parle pas seulement du coût, mais des conséquences, voire des dangers. Deviendra-t-il un esclave de son cellulaire? Passera-t-il tous ses temps libres, avant, pendant et après l'école, à jouer à des jeux vidéo, à flâner sur YouTube ou à perdre son temps sur les réseaux sociaux?

Si je me pose ces questions, c'est parce que (hum!), si je suis bien franc, je souffre moi-même de «procrastinite aiguë», une forme insidieuse de dépendance électronique. Je suis un paradoxe ambulant.

J'ai beau sermonner quotidiennement mes enfants sur l'importance du vivre-ensemble, de la politesse et de la civilité, j'ai beau leur reprocher sans cesse leur utilisation abusive d'appareils électroniques, je suis le premier à consulter mes courriels à table, à vérifier une information au beau milieu d'une conversation ou à relayer sans plus tarder un article sur les réseaux sociaux. Tout en prétextant bien sûr, jusqu'à m'en convaincre moi-même, que cela «fait partie de mon travail». La belle excuse.

On dit que prêcher par l'exemple est le plus efficace des outils pédagogiques. Mais que faire lorsque l'on donne constamment le «mauvais exemple» - et que c'est quasi plus fort que nous? Je ne crois pas être le seul parent technodépendant à me poser la question. Je me la pose d'ailleurs, à l'instant, en m'informant de la météo des prochains jours sur mon téléphone, une tablette ouverte sur mon compte Twitter, pendant que j'écris, en consultant quasi simultanément quatre pages dans Safari, sur mon ordinateur portable. J'aimerais vous dire que j'exagère...

Je suis peut-être incorrigible et irrécupérable. Mais j'aimerais pouvoir éviter le plus longtemps possible pareil sort à mes garçons. Mon fournisseur de service cellulaire ne cesse de me faire des offres alléchantes par texto depuis quelques semaines, afin que je fasse profiter toute la famille de mon forfait, à bas prix. Peut-être que la solution pour Fiston serait un forfait téléphonique avec SMS, mais sans données. Acheter un téléphone, oui, mais un téléphone pas trop intelligent...

À quel âge est-il raisonnable d'offrir un cellulaire à son enfant? Aux États-Unis, selon une étude de la firme Influence Central, l'âge moyen où un enfant reçoit son premier téléphone intelligent est passé de 12 à 10 ans depuis 2012. Or, il est déconseillé selon la plupart des spécialistes de confier un téléphone cellulaire à des enfants de moins de 12 ans. Plus les enfants sont jeunes, plus ils sont susceptibles évidemment d'être victimes d'intimidation ou d'hameçonnage sur les réseaux sociaux (notamment par des prédateurs sexuels). C'est sans parler des effets néfastes d'une surexposition aux écrans et à bien des contenus qui ne sont pas destinés aux mineurs.

Le plus ironique, c'est que Fiston n'insiste pas pour avoir un téléphone. La question shakespearienne, le dilemme cornélien, est surtout le mien. Et celui de bien des parents, qui souffrent, souvent davantage que leurs enfants, d'un mal très répandu: le stress de la rentrée.

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