La vie des autres

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Dans Conte du Centre-Sud, le documentariste Danic Champoux pose un regard intimiste sur le quartier où il a grandi.

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C'est un regard singulier, frontal et percutant sur la pauvreté, comme on en voit peu souvent. Dans son Conte du Centre-Sud, diffusé samedi soir à Radio-Canada, le documentariste Danic Champoux aborde de manière intimiste, à travers le parcours de sa propre mère - qui se décrit comme une «B.S. chronique» -, le quotidien de l'un des quartiers les plus pauvres de Montréal.

Champoux (Autoportrait sans moi, Séances) propose une incursion crue, sans fard - les images ne sont jamais floutées -, sur un univers très dur: celui de la toxicomanie, de la prostitution et de l'indigence. Une jeune toxicomane délire dans un abribus. Une prostituée fume du crack, complètement nue, en plein jour et en pleine rue. Une dame qui aimerait être une extraterrestre porte un masque de robot et chante ses compositions, dans un hall de centre commercial, sous le regard complice d'une spectatrice en fauteuil roulant.

Si Conte du Centre-Sud - produit par Urbania et présenté en première mondiale le mois dernier au prestigieux Festival Hot Docs de Toronto - avait été une fiction, on ne l'aurait pas trouvé crédible ni réaliste. La vérité de ces personnages est pourtant frappante. Sur eux, Danic Champoux ne pose pas de jugement. Sa réalisation sans complaisance illustre la vie de gens poussés dans leurs derniers retranchements. 

«J'avais envie de faire un film où il n'est pas question de soigner, de trouver des solutions, de montrer des ressources ou de se plaindre du manque de ressources.»

Au coeur de sa démarche, il y a sa mère, surnommée «Mémé» par ses petits-enfants. Elle connaît tout le monde et parle avec tout un chacun dans ce quartier dont le rythme est dicté par la «journée du chèque». C'est une «Janette veut savoir», dit Champoux, qui l'a filmée dans son quotidien pendant plusieurs semaines. Elle nous mène vers différents personnages, tous plus intrigants les uns que les autres.

«En 1999, quand je suis arrivé à l'ONF, j'ai tourné un film (Mon père) sur mon père qui était un travailleur itinérant de la construction. Depuis ce jour-là, Monique Simard (aujourd'hui présidente de la SODEC) me dit qu'il faut que je fasse un film sur ma mère. Je ne voulais pas faire un film sur elle juste parce que c'est ma mère. Le fait d'avoir des enfants m'a donné le goût de leur transmettre un regard, de leur montrer d'où je viens.»

Né à Sorel, Danic Champoux a choisi d'élever ses enfants dans le quartier Centre-Sud. Il a quitté le Plateau Mont-Royal, où il était propriétaire, pour retourner vivre dans le quartier de son adolescence. Un quartier qui a failli «l'avaler», dit-il dans son film, et dont il a fui les tentations - la drogue, les gangs de motards (auxquels il a consacré un film, Mom et moi) - jusqu'à Sept-Îles.

À 19 ans, il est devenu candidat de la Course destination monde, à Radio-Canada, et une vocation est née. «Je n'avais jamais pris l'avion. Je ne parlais pas deux mots d'anglais», dit-il, 20 ans exactement après avoir été choisi. Il a fait le tour du monde, réalisé des documentaires dans bien des régions, avant de sentir le besoin de revenir à ses racines.

Pour réaliser son plus récent film, présenté comme un conte à l'intention de ses enfants, le cinéaste a dû s'imbiber de cette pauvreté qu'il avait fuie, afin de ne pas avoir l'impression de poser sur son quartier un «regard d'étranger».

«J'ai voulu nous nommer, dit-il. C'est ça qui compte pour moi. Ce n'est pas un film à message. Ce n'est pas une réponse à personne. Ce n'est pas parce que je suis fâché. Par contre, j'avais envie que mes enfants voient un film sur notre quartier qui lui ressemble. Pas celui de gens descendus de la montagne pour observer les pauvres d'Hochelaga.»

Pour Danic Champoux, le Centre-Sud, c'est aussi un lieu de solidarité, d'entraide, d'empathie et de beauté, qu'il a voulu illustrer en lui rendant hommage, notamment avec des ralentis, des images poétiques et une musique de conte. N'y a-t-il pas là un danger de verser dans une vision romantique de la pauvreté? «C'est les pauvres que j'aime, pas la pauvreté!», se défend-il, conscient de s'en être lui-même sorti.

«La pauvreté, c'est pas quelqu'un qui n'a pas assez d'argent pour se payer Netflix. C'est quelqu'un qui n'arrive pas à la fin du mois. C'est dur, mais en même temps il y a des espaces de joie, de bonheur, de paix, de rire. C'est sûr que la violence est marquante, mais elle est plus rare qu'on pense.»

Aujourd'hui, les pauvres ne le laissent plus indifférent comme à l'adolescence, à l'époque où il était irrité par la manie de sa mère d'amasser des vêtements et de la nourriture pour ceux qui étaient encore davantage qu'eux dans le besoin. Il maudissait ces sacs qui encombraient la chambre qu'il partageait avec son frère (qui a obtenu un postdoctorat à Boston).

«J'aime pas ça parler de pauvreté. Ça me tue!», dit pourtant sa mère d'entrée de jeu, dans le documentaire, alors qu'il l'interroge sur les valeurs qu'elle lègue à ses petits-enfants. Ses yeux s'embuent lorsqu'elle évoque ce qu'elle aimerait pouvoir leur offrir. Des petites choses. Des sorties au restaurant qui lui sont inaccessibles.

On la voit plus tard, dans une scène éloquente, retirer au dernier moment un rouleau de papier toilette de la caisse d'un magasin de partage afin de pouvoir offrir un gobelet de princesse à sa petite-fille de 2 ans. Résumant en un seul geste l'esprit de ce film saisissant.

Conte du Centre-Sud sera en rediffusion le 23 juin à 20 h aux Grands reportages RDI. Le film sera ensuite projeté à Cinéma sous les étoiles le 11 juillet au parc des Faubourgs dans Centre-Sud.

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