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Le divertissement

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C'était une bravade. Un défi que certains s'étaient lancé pour faire forte impression sur le jury du carnaval étudiant. Un autre groupe avait déjà placé la barre haut, en « kidnappant » Pierre Foglia - qui avait accepté de jouer à l'otage le temps de la remise de prix. La balle était dans notre camp.

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Les parties intimes des candidats sont soigneusement floutées dans Dating Naked, contrairement à la version originale néerlandaise, également diffusée à MusiquePlus.

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Dating Naked se présente comme une émission romantique dans une île paradisiaque où aucun vêtement n'entrave les interactions entre les participants. 

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J'avais 20 ans. Un jeudi soir de février, avec quelques camarades de classe, nous avons investi le bar de danseurs Le 281 (intégré depuis au campus de l'UQAM). Soir d'audition, avec concours amateur et bourse de 50 $ à la clé. Bienvenue aux dames, et à quiconque parmi ces messieurs était assez brave pour se dénuder en se déhanchant sur scène.

Je ne faisais pas partie des braves. J'y étais pour le soutien moral, rare garçon resté assis parmi une foule clairsemée de femmes de tous âges, dangereusement fébriles et pour la moitié debout dès l'annonce des premiers candidats.

Les camarades sont montés sur scène, ont dansé comme des bouffons en se délestant progressivement de leurs vêtements. Ils se sont arrêtés au caleçon, en montrant un peu de chair de postérieur pour la postérité (le tout étant filmé). Les filles de ma classe riaient de bon coeur. Les gars étaient fiers de leur coup.

C'est alors que je l'ai vu s'avancer timidement de la coulisse. Décharné, le regard absent. Un homme d'environ 25 ans, qui en paraissait 10 de plus. Il s'est déshabillé, au complet, presque d'un trait, sur une chanson de Whitesnake ou de Warrant. Le jeans troué - pas pour l'effet de mode -, le t-shirt défraîchi. Une maigreur squelettique, la peau diaphane.

Il n'était pas là pour le carnaval. Un toxicomane peut-être, un sans-abri, espérant toucher 50 $ pour son prochain fix, quitte à jouer les effeuilleurs d'un soir sans y croire. Prêt à tout. Une image d'une tristesse inouïe.

On me dira que cela n'a rien à voir. Et pourtant, lorsque j'ai appris la semaine dernière par le confrère Richard Therrien que MusiquePlus envisageait de mettre en ondes une version québécoise de Célibataires et nus, téléréalité où les concurrents se font la cour dans une île déserte, nus comme des vers, j'ai pensé à ce garçon hagard du 281. À l'humiliation que certains sont prêts à subir, voire à s'infliger, pour avoir leur fix.

Pour les uns, c'est de l'héroïne. Pour les autres, c'est l'occasion de se voir le visage à la télé - et plus si affinités - le temps d'un épisode de 52 minutes. Même si, pour y arriver, il faut se mettre à nu, au propre comme au figuré.

Célibataires et nus est une énième variation de la téléréalité sur le thème du couple. Des hommes et des femmes se retrouvent quelques jours dans un atoll polynésien, avec jeux d'eau et de hutte pour meubler les temps morts. Au troisième jour, alors que certains se sont trouvé des affinités, on leur envoie dans les pattes de nouveaux célibataires en tenue d'Éden.

MusiquePlus diffuse déjà depuis l'an dernier une version doublée de cette émission de la chaîne américaine VH1, Dating Naked. L'ex-chaîne musicale a aussi ajouté le mois dernier à sa programmation la version originale néerlandaise de l'émission Adam recherche Ève, qui exploite le même filon. La particularité de la version néerlandaise étant qu'elle est non censurée, c'est-à-dire avec sous-titres et sans zones sensibles brouillées au montage.

Il y a quelques années, les producteurs de télévision étaient d'avis que le marché québécois était trop petit pour se permettre sa propre version de ce genre d'émission, qui existe sous différentes moutures nationales. Ce n'est plus le cas. Un appel de candidatures a déjà été lancé sur Facebook. Pour préserver l'intimité des concurrents - à défaut du bon goût -, l'adaptation québécoise de Célibataires et nus (qui pourrait être tournée dès cet été) promet d'être floue dans les régions sauvages et stratégiques du corps.

Non, on n'arrête pas le progrès lorsqu'il est question de chercher l'amour. Car c'est bien de cela qu'il est question, prétend-on.

Trouver l'âme soeur sans artifices, puisque l'habit ne fait pas le moine. Dans sa description fleur bleue, Célibataires et nus est d'ailleurs présentée comme le jardin d'Éden revisité, une émission romantique qui mise sur les belles personnalités...

Un bref coup d'oeil et l'on constate sans surprise que cette téléréalité-ci ressemble bien sûr à toutes les autres : joli cocktail de mensonges et de trahisons, de déceptions et de désillusions, mais cette fois sans un poil qui dépasse.

On exploite des gens qui se rendent vulnérables en échange d'un mirage de notoriété instantanée. Plus leurs sentiments sont bafoués, plus on les observe se faire humilier, être rejetés, mieux la production s'en porte. On connaît la recette.

Il reste qu'on a beau être désabusés, on a beau en avoir vu d'autres, on a beau se dire que tout ça est à l'image de l'époque, de la nature humaine profonde, et que tous ces zigotos l'ont cherché, il est difficile de ne pas penser qu'on a atteint le fond des bas-fonds, et que l'on a continué de creuser.

C'est, pour moi, ce qu'il y a de plus indécent dans cette histoire. Ce n'est pas en brouillant des pénis et des vulves que l'on y change quoi que ce soit. On fait seulement la démonstration de son hypocrisie. On cautionne le voyeurisme et l'exhibitionnisme à moitié, en permettant de se rincer l'oeil, mais seulement de l'oeil gauche. Pendant ce temps, Facebook censure l'image de L'origine du monde de Courbet et une prof d'art est congédiée aux États-Unis parce qu'elle a prononcé le mot « vagin » en décrivant une oeuvre de Georgia O'Keeffe.

Le plus indécent, à mon sens, ce sont les producteurs et diffuseurs qui, avides de mettre en scène des gens dans le dénuement matériel et psychologique le plus complet, se réjouissent de leur malheur. En s'en mettant plein les poches. Et on appelle ça du divertissement.




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