La double vie de Susanne Bier

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Susanne Bier est malgré elle liée à l'histoire du cinéma québécois. En 2011, lorsqu'elle a remporté l'Oscar du meilleur film en langue étrangère pour In a Better World, c'était à la barbe d'Incendies de Denis Villeneuve, finaliste la même année.

L'impact de cette prestigieuse récompense sur la carrière de la cinéaste danoise a été semblable à celui de la sélection de Denis Villeneuve - ou de Philippe Falardeau - parmi les finalistes aux Academy Awards. L'Oscar a confirmé sa réputation internationale, déjà enviable, auprès du gotha du cinéma hollywoodien.

« Ça change les choses, bien sûr, dit la cinéaste de 55 ans. On a tout à coup accès à des gens extrêmement talentueux qu'on n'aurait pu rencontrer sinon et avec lesquels on rêvait de travailler. On se trouve devant différentes propositions souvent très intéressantes. Cela ouvre des portes, c'est vrai, mais ça ne fera pas le travail à notre place ! »

Susanne Bier a fait ses classes bien loin de Hollywood, dans le mouvement minimaliste Dogme 95, mené par Lars von Trier et Thomas Vinterberg. Mais c'est en 2004 qu'elle s'est fait remarquer sur la scène internationale grâce à Brodre (refait par Jim Sheridan aux États-Unis sous le titre Brothers, avec Jake Gyllenhaal) et surtout After The Wedding, qui a révélé Mads Mikkelsen au monde en 2006.

Dix ans plus tard, forte de cet Oscar obtenu pour A Better World et quelques expériences américaines plus ou moins concluantes (Things We Lost in the Fire, Serena), elle nous revient avec un thriller danois, En chance til (Seconde chance en version sous-titrée en français), mettant en vedette Nicolaj Coster-Waldau (Game of Thrones) et Ulrich Thomsen, son acteur fétiche.

Cette histoire sombre et sordide met en scène Andreas, un policier qui découvre dans l'appartement d'un couple de junkies un bébé du même âge que son propre nouveau-né, laissé à l'abandon par ses parents dans un placard. Une découverte qui, liée à un drame dans sa vie, aura d'importantes répercussions et le placera devant un choix cornélien.

« Je me suis toujours intéressée aux dilemmes moraux, mais il s'agit sans doute de mon film le plus noir, reconnaît la cinéaste. Je suis rendue à un moment dans ma vie où j'ai envie d'aborder des sujets plus sombres de manière extrême. J'ai aussi été attirée par l'élément thriller du récit, qui était très noir. »

Pour ce suspense social, Susanne Bier poursuit avec son complice de longue date, le scénariste Anders Thomas Jensen, « une discussion » entamée depuis longtemps. « Nous aimons depuis toujours nous poser ce genre de questions éthiques, dit-elle. Repousser les limites jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de les repousser. Si nous avions été à bord du Titanic lorsqu'il a coulé, aurions-nous fui au plus vite, ou aurions-nous tenté de secourir notre prochain ? »

Seconde chance a beau être un polar dérangeant, c'est aussi un film de facture assez classique, aux ficelles narratives trop évidentes, qui fait penser à bien des suspenses hollywoodiens. 

La marque d'une cinéaste qui travaille à la fois en Europe et aux États-Unis ?

« Il y a de grandes différences entre les deux modes de fonctionnement, rappelle Susanne Bier. En Europe, le réalisateur a toute son autonomie. C'est un système qui favorise les auteurs. Mais il y a une partie de moi qui trouve que de nombreux films européens pourraient tirer avantage de bons producteurs qui posent davantage de questions. Pourquoi le film doit-il durer trois heures ? Je me sens indécise à propos de mon appui à la pleine autonomie des cinéastes. Elle n'a pas que des avantages. »

Ses sentiments sont d'autant plus partagés que le système hollywoodien, qui accorde aux producteurs le dernier mot, ressemble parfois au système européen à budget équivalent. « C'est simple : plus il y a d'argent impliqué, moins on a de contrôle ! »

Alors que l'on dénonce depuis plusieurs années le peu d'égards pour les réalisatrices à Hollywood, Susanne Bier, l'une des rares femmes à qui l'on fait appel, rappelle que ce décalage dans le traitement des femmes n'est pas propre au milieu du cinéma.

« C'est évident que c'est plus facile d'être une femme en Scandinavie qu'aux États-Unis. La société danoise est plus accommodante pour les femmes en général, ne serait-ce qu'en ce qui concerne les congés de maternité. Chez nous, les jeunes femmes peuvent réintégrer plus facilement le marché du travail après avoir eu des enfants. Pas seulement les cinéastes. »

Hollywood a beau offrir quantité d'avantages, la pression exercée aux États-Unis sur les cinéastes, hommes ou femmes, est sans commune mesure avec ce qu'ils vivent ailleurs dans le monde. Susanne Bier l'a vécu à ses dépens, avec le fiasco de Serena, mettant en vedette Bradley Cooper et Jennifer Lawrence, qui est sorti directement en VOD en 2014, sans passer Go ! en salle, après avoir été reçu froidement par la critique. « Dans n'importe quelle carrière, il n'y a pas que des succès, dit-elle, philosophe. J'ai beaucoup appris de mes échecs. C'est très instructif. Ça rend les succès d'autant plus satisfaisants ! »

Si l'on en croit la critique, Susanne Bier semble tenir un succès grâce à sa première télésérie, The Night Manager - d'après un roman de John Le Carré -, qui sera en ondes sur la chaîne AMC dès le 19 avril. Une autre cinéaste qui préfère la télé au cinéma ?

« Je crois que la télévision a pris le dessus sur le cinéma d'auteur au chapitre de l'importance accordée à sa plateforme de diffusion, dit-elle. J'aime le fait que la télévision ait pris cette place plus prépondérante. Mais je n'aime pas le fait qu'on ne tourne plus des films d'auteur qui devraient être tournés. On a de plus en plus peur de ne pas faire les bons choix. Et cette peur nous limite de plus en plus, je trouve, en Europe comme aux États-Unis. » 

En chance til est à l'affiche en version originale danoise avec sous-titres français (Seconde chance) et anglais (A Second Chance).

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