La maturité

Le philosophe Alain Finkielkraut était attendu de pied... (PHOTO ARCHIVES AFP)

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Le philosophe Alain Finkielkraut était attendu de pied ferme à l'émission française On n'est pas couché en raison de ses réserves sur les motivations des migrants syriens.

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Le contraste était saisissant, dimanche soir, entre deux talk-shows diffusés chez nous à la même heure, à la facture semblable, créés selon le même moule: le français On n'est pas couché (en rediffusion) et Tout le monde en parle, en version québécoise.

Alors qu'à Tout le monde en parle, les invités ont discuté de diverses questions de société dans un consensus unanime, à On n'est pas couché, le philosophe Alain Finkielkraut a fait face à un féroce concert de critiques pendant plus d'une heure, sans broncher.

La semaine précédente, le passage sur le grand plateau de Radio-Canada de Stéfanie Trudeau, alias «matricule 728», avait causé toute une commotion. Les médias ont fait leurs choux gras du traitement réservé à l'ex-policière par deux invités, le cinéaste Philippe Falardeau et le comédien Patrick Huard (qui a à peine ouvert la bouche).

Essentiellement, on a reproché à Tout le monde en parle de dénoncer avec trop d'insistance et en tir groupé les bavures policières... d'une policière impénitente, soupçonnée d'avoir commis des bavures. Le scandale. Par un prodigieux détournement de sens, on a même fini par camper en victime une exaltée de la prise de l'ours et du gaz poivre, accusée de voies de fait sur un citoyen pacifiste. Le monde à l'envers...

J'observais le ton ferme avec lequel on a accueilli Alain Finkielkraut à On n'est pas couché - comme Nadine Morano, Michel Onfray et Michel Houellebecq avant lui, depuis le début de la saison -, et je me suis dit qu'on n'aurait pas assez d'un an pour se remettre d'un tel échange au Québec, tellement il susciterait la polémique.

Il suffit chez nous que l'on réfute avec conviction les arguments d'un autre pour être traité de bourreau. C'est d'une tristesse... On ne peut être contre la vertu. Je suis le premier à trouver que l'on ne valorise pas le métier d'enseignant au Québec, et que la sourde oreille du ministre Blais sera lourde de conséquences. Mais il se trouve des gens qui ne partagent pas mon point de vue, ni celui des trois professeurs invités sur le plateau de Tout le monde en parle dimanche (tous du même avis).

Si l'on ne craignait pas aussi maladivement la polémique chez nous, quelqu'un sur le plateau de Tout le monde en parle aurait émis quelques objections aux revendications des profs et osé au moins une réserve sur le livre-témoignage de la comédienne Ingrid Falaise.

Je ne dis pas que je serais d'accord avec eux. Je dis seulement que dans une société mature, qui ne craint pas la confrontation des idées ni les échanges musclés, on ne se formalise pas pendant dix jours qu'un acteur donne du bout des lèvres son avis sur un cas présumé de brutalité policière. Et on se demande pourquoi les artistes n'osent pas se prononcer sur des enjeux politiques...

Malheureusement, chez nous, je l'ai déjà écrit et je le répète, on préfère fuir le débat. On n'a que très peu de tolérance pour les avis contraires, surtout ceux opposant des intellos (Patrick Huard?) au «bon peuple». C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles on donne si peu la parole aux intellectuels dans les médias, en particulier à la télévision (Normand Baillargeon étant à Tout le monde en parle l'exception qui confirme la règle).

Les intellectuels sur la place publique, ce n'est pas ce qui fait défaut en France. Certains estiment même qu'une poignée d'entre eux occupent trop d'espace médiatique. Lundi, le quotidien Libération publiait à la une ce titre irrité: «Contre Zemmour, Finkielkraut, Onfray... Oui on est "bien-pensants". Et alors?» Le journal de gauche reproche à ces intellectuels conservateurs de se prétendre ostracisés par l'intelligentsia progressiste alors qu'ils sont omniprésents sur les tribunes.

«Stop à la réac academy», titrait aussi Libé (toujours adepte du calembour), en réaction au récent passage sur le plateau d'On n'est pas couché d'Alain Finkielkraut, Michel Onfray et Éric Zemmour. «Ils sont les faux martyrs, les faux exclus, les faux parias, les faux dissidents et, au bout du compte, les faux prophètes», écrit Laurent Joffrin.

«Au lieu d'avancer à visage découvert, de dire clairement qu'on est conservateur, traditionaliste, nationaliste ou antimusulman, on prend un détour, on joue au billard, ajoute le directeur de la rédaction de Libération. On dénonce le «politiquement correct» de l'adversaire sans jamais se démasquer. On ne défend pas le racisme, on accuse l'antiracisme, comme l'a encore fait Alain Finkielkraut qu'on interrogeait sur la lamentable sortie de Nadine Morano à propos de la France «de race blanche».»

De passage à l'émission de Laurent Ruquier pour faire la promotion de son nouvel essai, La seule exactitude (Stock), Alain Finkielkraut a continué de faire planer le doute sur les motivations des migrants syriens en Europe. Un discours fallacieux que la chroniqueuse Léa Salamé et le politologue Thomas Guénolé ont attaqué de front, avec un aplomb forçant l'admiration.

Des gens fuient la guerre, et plutôt que de les considérer comme des victimes, Alain Finkielkraut laisse entendre qu'il pourrait s'agir de potentiels terroristes. De la part d'un philosophe respecté, né de parents juifs polonais, ayant consacré sa carrière à sensibiliser le public aux contrecoups de la Shoah, c'est pour le moins paradoxal.

L'ancien présentateur du téléjournal de TF1 et France 2 Bruno Masure n'a pas fait dans la demi-mesure en traitant le discours de Finkielkraut de raciste. L'animateur Laurent Ruquier et le chroniqueur Yann Moix n'ont pas été plus tendres avec l'essayiste, que personne n'a décrit par la suite dans les médias comme une «pôvre victime», bien au contraire.

Le hot seat de plus d'une heure, fascinant, s'est conclu sur ces paroles sages de Jules Benchetrit, le fils de 17 ans de la regrettée Marie Trintignant, qui a déclaré, lorsqu'on lui a demandé son avis sur la discussion: «Les avis sont divergents, c'est intéressant.» Si seulement on avait sa maturité...

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