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Il y a huit ans, Courtney Love a ouvert une caverne d'Ali Baba au documentariste Brett Morgen. La veuve de Kurt Cobain avait rangé en lieu sûr, peu après sa mort, quantité de documents appartenant au leader de Nirvana.

Des dessins et croquis de toutes sortes, des lettres, des poèmes et pas moins de 108 cassettes audio, sur lesquelles Cobain a enregistré des ébauches de chansons, des conversations téléphoniques et des extraits des 28 cahiers de son journal intime (aussi mis à la disposition du cinéaste).

Ces archives personnelles et enregistrements inédits ont servi d'assise à Montage of Heck, documentaire intimiste sur Kurt Cobain, à l'affiche au Québec depuis lundi. L'histoire de Kurt Cobain, racontée par lui-même, dans ses propres mots, offre un nouvel éclairage sur ce qui l'a poussé, à 27 ans, à s'enlever la vie en avril 1994.

C'est davantage au destin de Cobain qu'à son oeuvre que s'intéresse Brett Morgen, 46 ans, auteur de la fascinante biographie sur le producteur hollywoodien Robert Evans, The Kid Stays In the Picture. Il avait beau avoir à peu près son âge, Morgen n'était pas particulièrement fan de Kurt Cobain. Lorsqu'il a été approché par Courtney Love, il a cru naïvement qu'il mettrait 18 mois à résumer l'histoire de cet être écorché, porte-étendard récalcitrant d'une génération que l'on disait «sans avenir», au tournant des années 90.

Le cinéaste a mis huit ans à compléter le montage de ce documentaire «autorisé» par la famille de Cobain, notamment parce que Courtney Love et sa fille étaient à couteaux tirés à propos du projet. Frances Bean Cobain, 22 ans, dont Courtney Love a perdu la garde il y a six ans, a finalement donné son aval au film, dont elle est la coproductrice.

«Ce qui m'a le plus frappé, dit le documentariste en entrevue téléphonique, c'est à quel point Kurt était prolifique. Il nous a laissé quantité d'oeuvres artistiques, des dessins, des tableaux. C'est assez impressionnant.»

Pour ceux qui ont tout lu ou vu sur Cobain - le documentaire non autorisé Kurt&Courtney, la bio Come As You Are de Michael Azerrad, le film qui en a été tiré (Kurt Cobain: About a Son), et en particulier l'excellente biographie de Charles R. Cross, Heavier Than Heaven -, Montage of Heck ne réserve pas autant de surprises que ce que sa bande-annonce laisse présager.

C'est par l'originalité de son traitement que le film se démarque. Brett Morgen y raconte le parcours de l'artiste torturé que fut Kurt Cobain, d'abord en puisant dans des films de famille tournés en super 8, mettant en scène ce petit blond souriant et hyperactif. Le cinéaste évoque ensuite l'adolescence trouble de l'artiste en devenir et ses paradoxes de punk ambitieux, grâce à des séquences d'animation dont la narration est assurée par Cobain lui-même.

«Je crois que c'est une oeuvre assez unique, qui s'appuie tantôt sur des images, tantôt sur une voix, dit Morgen. C'est une vision sans filtre médiatique et un accès privilégié à Kurt Cobain. J'ai eu la chance d'avoir accès aux archives d'un artiste qui aimait s'enregistrer même quand il regardait la télé pendant trois heures! Sa vie a été documentée de tellement de façons. C'est fascinant.»

Dans une scène troublante, Cobain admet avoir tenté de perdre sa virginité avec une fille obèse légèrement déficiente de son école, avant d'y renoncer. Quand ses camarades de classe l'ont appris, il a été si humilié qu'il a quitté l'école et a tenté de se suicider. Histoire vraie ou construction dramatique d'un mythomane notoire?

On peut reprocher à Montage of Heck de ne pas poser ce genre de questions. Pas plus qu'il ne s'attarde aux tensions au sein de Nirvana, peu avant le suicide de Cobain. Le film n'est pas pour autant une hagiographie de Kurt Cobain, qui n'y est pas présenté sous son meilleur jour. On voit Cobain, amaigri, hagard, couvert d'hématomes, complètement gelé, tenir péniblement son bébé dans ses bras, pendant que sa compagne tente de lui couper les cheveux.

Courtney Love, qui dit avoir voulu démythifier et humaniser l'idole de la génération grunge, ne parvient pas à se défaire de son image de muse destructrice. On sent bien que la rencontre de ces âmes soeurs intoxiquées a aussi mené au drame que l'on sait.

«Ce n'était pas une relation de dominant-dominé, croit cependant le cinéaste. Je pense que le film peut changer la perception qu'a le public de Courtney, même si ce n'est pas l'objectif recherché. En public, elle semblait le dominer, et il aimait ça. Mais en privé, on découvre qu'ils avaient une autre dynamique.»

Alors que la biographie de Charles R. Cross s'appuyait sur quelque 400 entrevues, Brett Morgen n'a choisi d'interviewer que quelques proches de Kurt Cobain. Il s'est entretenu avec sa mère, qui l'a abandonné chez son père à l'adolescence après leur divorce. Avec sa soeur, son père et sa belle-mère, qui ont fini par mettre à la porte l'adolescent perpétuellement révolté.

La première copine de Cobain, Tracy Marander, raconte comment elle a subventionné et hébergé Kurt pendant qu'il mettait sur pied Nirvana après s'être promené de foyer en foyer. C'est de cette époque que datent les violents maux de ventre qu'il soignait à l'héroïne.

Si le bassiste de Nirvana, Krist Novoselic, apparaît souvent devant la caméra, il n'y a aucune trace du batteur Dave Grohl, qui a pourtant été interviewé par Brett Morgen. «Krist est le seul qui a été membre de Nirvana du début à la fin. Je trouvais qu'il résumait bien le point de vue du groupe. Les personnes interviewées ont toutes été très proches de Kurt: son premier amour, sa femme, ses parents. Il me semblait que deux membres du groupe, c'était trop», explique le cinéaste, manifestement embêté par la question, pour expliquer l'absence de son film du leader des Foo Fighters, en conflit larvé avec Courtney Love depuis des années.

L'illustration de l'adolescence rebelle de Cobain et de la popularité fulgurante de Nirvana offre les moments les plus forts de Montage of Heck, qui reste un film sombre destiné à un public averti. En revanche, la deuxième partie de ce document de plus de deux heures a parfois des airs de téléréalité décadente, mettant en vedette deux héroïnomanes tentant péniblement d'élever leur bébé. Avec des images crues, saisissantes, mais impudiques au point où l'on se demande si tout ce déballage d'intimité est bien nécessaire (et s'il ne bafoue pas la mémoire d'un homme obsédé par la protection de sa vie privée).

Kurt Cobain n'est pas seulement un symbole. Il n'est pas qu'un décrocheur hyper talentueux ayant marqué son époque en cristallisant l'essence d'une révolte. Il est aussi une marque à exploiter chaque année, avec la publication de chansons, de livres et de films toujours plus inédits que les précédents.

Un livre lié à Montage of Heck sera d'ailleurs publié aujourd'hui. Brett Morgen refuse de le confirmer, mais un album de chansons de Kurt Cobain sera aussi disponible à l'été, puisé à même les 200 heures de grattage de guitare, séances de spoken word et reprises de chansons (dont And I Love Her des Beatles) enregistrées par le principal intéressé avant qu'il devienne célèbre. Des chansons inédites, bien sûr. En attendant les prochaines...

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