Sus aux manchots gais!

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Le récit Persepolis, de Marjane Satrapi, figure au deuxième rang du palmarès des livres les plus menacés de censure aux États-Unis.

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C'est l'histoire étonnante de deux manchots du zoo de Central Park qui adoptent un bébé pingouin. Une histoire vraie, devenue un livre illustré destiné aux enfants, intitulé And Tango Makes Three (Et avec Tango, nous voilà trois! en version française).

Lundi, le livre de Justin Richardson et Peter Parnell s'est retrouvé de nouveau au palmarès annuel du Bureau pour la liberté intellectuelle de l'American Library Association (ALA).

Depuis 1990, l'ALA publie chaque année la liste des 10 livres les plus «contestés» - ou menacés d'être censurés - dans les bibliothèques des États-Unis. Son palmarès s'appuie sur des rapports de bibliothèques scolaires et municipales relevant des plaintes de citoyens ainsi que sur la couverture médiatique liée à des tentatives de censure de livres.

Pourquoi voudrait-on bannir l'histoire attendrissante de Roy et Silo, deux manchots affectueux qui, espérant devenir parents, couvaient à tour de rôle un caillou jusqu'à ce qu'un gardien de zoo perspicace leur confie un oeuf orphelin? Parce que ces deux manchots new-yorkais sont gais...

Depuis sa publication en 2005, cette histoire de papas manchots adoptifs se retrouve au palmarès de l'ALA en raison de citoyens d'une quinzaine d'États américains qui militent pour l'interdiction de ce conte naturaliste qu'ils qualifient d'«anti-famille» et qui, selon eux, fait la «promotion de l'homosexualité» en «heurtant [leurs] croyances religieuses». Des militants anti-pingouins gais. On aura tout entendu.

And Tango Makes Three, interdit dans des bibliothèques scolaires de l'Idaho, arrive au troisième rang du palmarès de 2014 de l'ALA, juste derrière Persepolis, la bande dessinée autobiographique de la Française d'origine iranienne Marjane Satrapi (qu'elle a elle-même adaptée avec brio au cinéma il y a quelques années).

L'Association rapporte que les plaintes visant Persepolis, le récit d'une jeune Iranienne dont l'émancipation est brusquement freinée par la Révolution islamique de 1979, lui reprochent son contenu «politique, racial et social offensant». On se demande bien ce qui est offensant, et qui est offensé...

Le livre trônant au sommet du palmarès de l'ALA, organisme qui milite en faveur de la «liberté de lire», est cette année The Absolutely True Diary of a Part-Time Indian, de Sherman Alexie. Ce récit autobiographique d'un jeune Amérindien qui a des difficultés d'adaptation dans une école secondaire à majorité «blanche» a lui aussi été taxé par certains d'être «anti-famille» et d'être «culturellement insensible» (je cherche encore ce que signifie cette expression).

Ses détracteurs reprochent à Sherman Alexie de mettre en scène des personnages adolescents qui boivent, fument, se droguent, sacrent et parlent de sexe de manière crue, quand ils ne s'y adonnent pas. Bref, ils accusent un roman de fiction d'être trop réaliste.

Cela me rappelle une chronique de Guy Fournier qui reprochait dans Le Journal de Montréal aux auteurs des Bougon, de Série noire et d'Unité 9 de faire blasphémer leurs personnages. Parce que les scénaristes, c'est bien connu, ne sacrent jamais...

The Bluest Eye de l'Afro-Américaine Toni Morrison - souvent citée dans le palmarès annuel pour un autre titre, Beloved - arrive au quatrième rang. On accuse l'auteure d'y aborder des «sujets controversés». Pourquoi quitter les balises bien définies du consensuel? Le roman de 1970, qui traite de racisme, d'inceste et de l'agression sexuelle d'une enfant, est depuis longtemps dans la ligne de mire des censeurs américains.

On remarque une certaine constance dans la nature des plaintes des lecteurs. Le best-seller de l'Américain d'origine afghane Khaled Hosseini, The Kite Runner, se trouve aussi sur la liste, pour des passages considérés comme «violents». Au banc des accusés, des homosexuels (humains et pingouins), des Noirs, des Amérindiens, des musulmans... En somme, tout ce qui n'est pas WASP (White Anglo-Saxon Protestant). La différence est suspecte, semble-t-il, dans la rue comme dans les rayons des bibliothèques.

Le sexe, sans surprise, est un motif de contestation récurrent dans le palmarès annuel de l'ALA. It's Perfectly Normal de Robie Harris, un livre illustré expliquant la puberté aux préadolescents (traduit dans une trentaine de langues) a été qualifié par des plaignants de matériel de «pornographie juvénile». Rien de moins.

Lorsque l'on survole les palmarès des années antérieures, on remarque des classiques de la littérature américaine tels To Kill A Mockingbird de Harper Lee (dont la «suite» inattendue sera bientôt publiée), Of Mice and Men de John Steinbeck, tous deux taxés de racisme, ou encore The Catcher in the Rye de J.D. Salinger, «coupable» de références sexuelles trop explicites.

Les États-Unis n'ont évidemment pas l'apanage de la censure d'oeuvres littéraires. Dans la foulée du palmarès de l'ALA, la CBC publiait cette semaine la liste d'une trentaine d'ouvrages, recensés par le Book and Periodical Council, ayant été menacés d'interdiction au Canada.

Parmi ces titres parfois étonnants se trouvent l'adaptation romanesque du premier film Star Wars de George Lucas, la série des Harry Potter de J.K. Rowling (accusée de «satanisme»!), The Handmaid's Tale de Margaret Atwood et un seul livre québécois, The Apprenticeship of Duddy Kravitz de Mordecai Richler (pour des motifs inconnus).

Au Québec, aucun organisme ne compile ce genre de données, me confirme-t-on à l'Association des libraires du Québec. Peut-être parce qu'il y a moins de plaintes qu'ailleurs. Les tentatives récentes de censure semblent se résumer chez nous à quelques cas isolés, difficilement vérifiables. Une plainte aurait été déposée dans au moins une bibliothèque à l'encontre des Contes pour buveurs attardés de Michel Tremblay, qui ferait dit-on la «promotion de Satan et de la pédophilie»...

Je ne sais pas pourquoi, mais cela m'a fait penser à un autre Tremblay, Jean de son petit nom. Je ne sais pas s'il y a des livres à l'Index à la bibliothèque municipale de Saguenay. Mais avec un maire pareil, les livres «d'intellectuels», comme ceux illustrant l'homoparentalité des manchots, y sont sans doute menacés d'extinction.

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