Les victimes peuvent-elles avoir tort?

Elle n'a pas froid aux yeux, Nancy Huston. Mercredi, l'écrivaine française d'origine albertaine s'est dissociée publiquement des «valeurs» des caricaturistes de Charlie Hebdo, qui pratiquent selon elle «un humour qui trivialise, agresse, banalise, blesse» et dont elle n'a jamais vu l'utilité.

«J'ai toujours détesté l'image des femmes et des homosexuels qui transparaissaient dans leurs dessins, comme j'ai détesté le fait qu'ils publient les caricatures islamiques», a déclaré l'auteure, de passage à la Radio télévision suisse pour faire la promotion de son nouveau roman, Le club des miracles relatifs.

Il n'en fallait pas plus pour que Nancy Huston, qui vit en France depuis plus de 40 ans, se fasse traiter de tous les noms sur le web. D'«<étrangère» à «mal baisée», en passant par «idiote» et «écervelée». Disons qu'elle a appris à ses dépens que la liberté d'expression avait des limites et que l'une de ces limites, en 2015, est d'oser dire que l'on n'est pas d'accord avec Charlie Hebdo.

Près d'un mois après les attentats, il ne semble toujours pas possible d'émettre quelque réserve que ce soit sur les choix éditoriaux de Charlie Hebdo sans risquer d'être accusé de manquer de solidarité envers ses victimes.

Morts pour leurs idées, assassinés de manière lâche et abjecte, Charb, Wolinski, Cabu et les autres sont devenus malgré eux des martyrs de la liberté d'expression. Des intouchables.

On ne peut plus remettre en question leurs provocations anticléricales ou antireligieuses, comme on le faisait régulièrement auparavant, sans être taxé de complaisance envers l'islamisme radical. On doit même réviser nos propres jugements et condamner des décisions prises dans un contexte complètement différent.

Ainsi, on a décrété a posteriori que les médias avaient tous eu tort en 2006 de ne pas publier les caricatures de Mahomet par solidarité avec un journal d'extrême droite danois, comme l'a fait Charlie Hebdo. On a jugé à la lumière de l'attentat du 7 janvier que la plupart des médias avaient fait preuve non pas de mesure, à l'époque, mais de lâcheté. Et on a déterminé qu'Ezra Levant, journaliste-clown de la chaîne Sun News, était le seul Canadien anglais clairvoyant, il y a une décennie, puisqu'il dirigeait le seul magazine à avoir publié lesdites caricatures...

«Il faut choisir son camp, arrêter d'être les idiots utiles de ceux qui s'allient au crime et au terrorisme», a déclaré en conférence de presse la journaliste de Charlie Hebdo Zineb el-Rhazoui, de passage cette semaine au Québec. Comme s'il n'y avait que deux postures possibles dans ce débat: être ou ne pas être du côté des terroristes. On connaît la chanson.

Est-ce possible d'être contre les terroristes sans être avec Ezra Levant, qui ne rate jamais une occasion de casser du sucre sur le dos des Québécois et des musulmans? Est-il permis de pleurer les victimes de Charlie Hebdo sans être d'accord avec Zineb el-Rhazoui, qui voit l'islamophobie comme une «imposture intellectuelle»? Est-il possible que les victimes même des crimes les plus horribles n'aient pas toujours raison?

Il est indéniable, comme le rappelle Zineb el-Rhazoui, que l'islamophobie fait l'affaire des intégristes, qui l'instrumentalisent à souhait. Il n'empêche que l'islamophobie existe. Certains commentateurs - notamment au Québec - voudraient pourtant nous faire croire que l'islamophobie est une vue de l'esprit. Un terme adopté par les «bien-pensants», ces idiots utiles dont parle Zineb el-Rhazoui, afin d'excuser leur soi-disant tolérance de l'islamisme radical.

Reconnaître et condamner l'islamophobie - comme l'on condamne du reste l'antisémitisme, la misogynie ou le racisme - n'équivaut d'aucune manière à excuser l'islamisme radical. C'est pourtant ce que laisse entendre Zineb el-Rhazoui. Ai-je le droit de trouver son discours manichéen? Même si ses confrères ont été brutalement assassinés et qu'elle a elle-même été victime des intégristes religieux au Maroc?

Ce que dit cette journaliste de 33 ans à ceux qui mettent en garde contre les amalgames, contre l'islamophobie, contre la transposition au Québec de problèmes d'intégration français - bref à ceux qui prônent la nuance -, c'est qu'ils feraient mieux de se taire. C'est assez paradoxal quand on se dit Charlie.

Ce paradoxe explique peut-être pourquoi l'humoriste Mike Ward a décidé de ne pas participer, en début de semaine au Lion d'or, à la Soirée de solidarité avec Charlie Hebdo, en accusant ses organisateurs de récupérer la tragédie. «J'ai décidé de ne pas le faire parce que ce n'est pas vraiment un show pour la liberté d'expression. C'est plus un show anti-Islam organisé par le PQ», a écrit l'humoriste sur sa page Facebook, qui compte plus de 240 000 abonnés.

«Je ne suis pas en train de dire que les artistes qui participent au show du 26 sont islamophobes. C'est juste que les organisateurs ont approché les artistes (dont moi) en nous vendant l'idée que c'était un show pour la liberté d'expression. Ensuite, c'est devenu un show pour la laïcité. Je trouve les organisateurs profiteurs, c'est tout», a-t-il ajouté, décochant une flèche à l'endroit de l'instigatrice du projet, l'auteure, militante pro-Charte des valeurs et ex-candidate du Parti québécois Djemila Benhabib.

C'est aussi ça, être Charlie. C'est militer pour la liberté d'expression, mais refuser que ce combat soit récupéré à des fins militantes. C'est condamner l'attentat contre Charlie Hebdo, mais garder son esprit critique. C'est pleurer à chaudes larmes les victimes de l'islamisme radical, mais reconnaître la montée de l'islamophobie.




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