Dolan contre Dolan: serait-ce si grave?

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C'est écrit dans le ciel. Il ne devrait pas y avoir grand débat. À moins d'une énorme surprise, tel un Pierre Karl Péladeau voguant vers la direction du Parti québécois, Xavier Dolan devrait remporter les plus grands honneurs de la 17e Soirée des Jutra, le 15 mars.

Dans les 15 catégories où ses films sont admissibles, Mommy et Tom à la ferme sont en lice 18 fois. Et c'est sans compter le Billet d'or, déjà promis àMommy, et le Jutra du film s'étant le plus illustré à l'étranger, pour lequel les deux films de Dolan sont aussi finalistes. Disons que ça devrait être sa soirée...

Je le répète : il ne devrait pas y avoir de débat. À moins que le prolifique cinéaste ne se nuise à lui-même (il se fait concurrence dans plusieurs catégories avec ses deux films). Non seulement Mommy a plu à une vaste majorité de critiques et d'artisans du milieu, mais il fut le film québécois le plus populaire de 2014.

On se passera donc avec joie cette fois du sempiternel débat autour du manque de reconnaissance par l'industrie des films qui plaisent au grand public. Xavier Dolan en sera le premier ravi, lui qui n'aspire à rien de moins - on connaît son ambition - que de contenter tout le monde en réalisant des films marquants dans notre cinématographie nationale, susceptibles d'intéresser le plus large public possible.

On le sait : il est rare, à l'occasion de remises de prix comme la Soirée des Jutra, celle des Oscars et autres Césars, que l'on récompense les films les plus populaires. Ces cérémonies - c'est leur raison d'être - soulignent la qualité artistique des oeuvres, non pas leur popularité, mesurée chaque semaine par les recettes aux guichets.

Ce n'est pas pour rien que Guardians of the Galaxy, le film le plus populaire de 2014 en Amérique du Nord, n'est pas en lice pour l'Oscar du meilleur film. Et qu'aucun film de la série des Boys n'a remporté de Jutra dans cette même catégorie.

Mommy, en revanche, appartient à ce type enviable de films d'auteur ayant été plébiscités à la fois par la critique et le grand public (comme C.R.A.Z.Y.de Jean-Marc Vallée, Incendies de Denis Villeneuve ou Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau).

Prix du jury au plus récent Festival de Cannes, Mommy est sans doute le film québécois le plus innovateur à avoir pris l'affiche en 2014. Plusieurs critiques, notamment aux États-Unis ces jours-ci, estiment qu'il s'agit du long métrage le plus audacieux présenté l'an dernier, toutes nationalités confondues.

Voir le public québécois s'enthousiasmer pour un film d'auteur difficile, à la signature si forte, a quelque chose de rassurant. C'est la preuve, à mon sens, que le public apprécie les oeuvres denses et complexes lorsqu'elles en valent la peine. Et qu'il ne se satisfait pas toujours d'un divertissement plus léger. L'un n'excluant pas l'autre, bien sûr. On peut aimer le St-Hubert et manger parfois dans un grand restaurant, comme dirait l'autre.

Mommy est, de bien des manières, l'exception qui confirme la règle. D'ordinaire, les films les plus populaires ne remportent pas de prix ; et les films qui remportent des prix ne sont pas très populaires.

La critique se félicite chaque fois qu'elle se trouve en phase ou en symbiose avec le public. Ce répit est le bienvenu. Car un profond malentendu, pour ne pas dire un schisme, subsiste entre le public et la critique.

Les tensions entourant l'accueil critique du Ti-Mé Show à Radio-Canada en sont la plus récente illustration. D'un côté, un artiste qui redonne vie à un personnage populaire des années 90, au grand plaisir de ses admirateurs. De l'autre, des critiques exigeants, soumis à un régime gargantuesque de télévision, qui aiment être surpris par des idées novatrices.

Je l'écrivais dans cette chronique samedi : il était hautement prévisible que les critiques rejettent la proposition du Ti-Mé Show. Il est davantage étonnant d'entendre Claude Meunier se répandre en doléances sur les critiques dans les réseaux sociaux, le journal, et dimanche encore à Tout le monde en parle, même si c'est son droit le plus strict.

Ce qui m'étonnera toujours le plus, c'est de constater à quel point certains se sentent visés par la critique. Je ne parle pas des artistes, mais de ceux qui les admirent. Certains réagissent comme si la critique leur était personnellement destinée. Comme si c'étaient leurs propres goûts, choix ou préférences qui étaient jugés, critiqués, voire méprisés par des journalistes, plutôt qu'une oeuvre qu'ils apprécient.

On retrouve ce phénomène dans toutes les disciplines artistiques - le cinéma, la musique, le théâtre -, mais c'est particulièrement frappant en télévision, où plusieurs, grands consommateurs d'émissions de toutes sortes, considèrent que la critique n'a pas lieu d'exister. Plusieurs m'en ont fait la remarque ce week-end. Le public est roi. Il a décidé. Il est à l'écoute. Comme si cela témoignait en soi de la qualité irréfutable d'une oeuvre, et non pas seulement de sa capacité à rallier un large public.

C'est du reste l'essentiel de l'argumentaire de Claude Meunier. En ces matières, il n'est pas bien différent d'un Stephen Harper, dont la stratégie électorale consiste à répéter qu'il s'adresse au « vrai monde », celui qui lui a accordé sa confiance et une majorité, et surtout pas aux journalistes et aux politologues. Le tout afin d'invalider toute critique légitime à son égard.

Et si les choses étaient plus complexes ? S'il était normal qu'un film populaire comme Les Boys, peu importe lequel, ne remporte pas de Jutra du meilleur film ? Qu'une émission comme le Ti-Mé Show, ou encore Les jeunes loups, n'obtienne pas l'aval à la fois du public et de la critique ? Et si la grille d'évaluation des uns et des autres n'était pas toujours la même ? Serait-ce si grave ?

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