Le contre-emploi

Reese Witherspoon... (Photo Andrew Testa, The New York Times)

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Reese Witherspoon

Photo Andrew Testa, The New York Times

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Le cinéma adore le contre-emploi. L'histoire du septième art est riche de performances d'acteurs que l'on n'imaginait pas a priori campant tel ou tel type de personnage. Comme si le public avait besoin, de temps à autre, de se faire rappeler que le jeu d'acteur est un art de la transformation, pour ne pas dire de la transcendance.

Reese Witherspoon a toujours été perçue comme la «bonne fille d'à côté», la chaleureuse et souriante blonde aux yeux bleus du sud des États-Unis, dernière en lice d'une longue lignée d'«America's Sweethearts». Révélée au grand public grâce à la série des Legally Blonde, elle semblait cantonnée à des rôles sans profondeur dans des comédies insipides depuis une dizaine d'années.

Victime d'un passage à vide post-Oscar, la lauréate de la célèbre statuette pour son rôle de June Carter Cash dans Walk the Line (en 2006) est de nouveau sur le «radar» des électeurs, à la veille de la saison des remises de prix. Et son retour en grâce s'est fait avec le concours de cinéastes québécois lui ayant permis de casser son image lisse.

Dans The Good Lie de Philippe Falardeau, toujours à l'affiche, Reese Witherspoon joue les entremetteuses pour des réfugiés soudanais à la recherche d'emplois à Kansas City. Elle retrouve un amant chaque semaine dans une chambre de motel, vit dans une maison qu'elle ne range jamais, ne se soucie pas de distinguer la Somalie du Soudan du Sud et n'a d'égard pour personne.

L'actrice de 38 ans se défait encore davantage de son image proprette dans le nouveau film de Jean-Marc Vallée, Wild, à l'affiche demain. Son personnage de femme en déroute dit «fuck» à chaque phrase, le pratique avec nombre d'inconnus et se shoote à l'héroïne, pour oublier un mariage qu'elle a fait capoter en raison de ses infidélités répétées. On peine à retrouver la «bonne fille» de Sweet Home Alabama.

Hier, le syndicat des acteurs hollywoodiens, la Screen Actors Guild, a dévoilé la liste des finalistes à son gala annuel, d'ordinaire un indicateur fiable des candidatures dans les catégories d'interprétation à la soirée des Oscars. Selon la plupart des observateurs, Reese Witherspoon est la grande favorite dans la catégorie de la meilleure actrice pour Wild, devant Julianne Moore (Still Alice), Rosamund Pike (Gone Girl), Felicity Jones (The Theory of Everything) et Jennifer Aniston (Cake).

On peut d'ores et déjà écarter, à moins d'un revirement improbable, la candidature d'Anne Dorval aux Oscars pour Mommy, qui pourrait être sélectionné aujourd'hui parmi les finalistes au prix du meilleur film en langue étrangère du prochain gala des Golden Globes.

Grâce à la sélection quasi assurée de Reese Witherspoon aux Oscars, on peut s'attendre à ce que le téléphone de Jean-Marc Vallée ne dérougisse plus à Hollywood, lui dont le film précédent, Dallas Buyers Club, avait valu des Oscars à ses principaux interprètes, Matthew McConaughey et Jared Leto. Certains réalisateurs ont le don de mettre leurs acteurs en valeur: Xavier Dolan et Jean-Marc Vallée sont du lot.

Reese Witherspoon en avait certainement l'intuition. Après avoir vu Dallas Buyers Club, la productrice et actrice a elle-même fait appel à Jean-Marc Vallée pour mettre en images le récit autobiographique de Cheryl Strayed. Son histoire, publiée en 2012, raconte la rédemption par la randonnée pédestre d'une jeune femme ayant noyé son deuil de sa mère dans un cycle autodestructeur de sexe et de drogue.

Dans le rôle de cette femme qui se lance un défi de taille - parcourir pendant trois mois quelque 1500 km sur la côte du Pacifique -, Reese Witherspoon est d'une franchise déconcertante, entière, sans artifices, dans l'investissement le plus sincère.

Elle porte littéralement sur ses épaules cette oeuvre inspirante au sous-texte féministe - et par moments nouvel-âgeux - , nous faisant ressentir de manière viscérale, en ces temps de discussions autour du harcèlement et des agressions sexuelles, ce que peut vivre une femme, seule, entourée d'hommes, sur une route quasi déserte.

Wild, scénarisé par Nick Hornby, n'est pas sans rappeler Into the Wild de Sean Penn (un autre récit autobiographique) et, dans une moindre mesure, 127 Hours de Danny Boyle. Le film est magnifiquement mis en images par Yves Bélanger, qui évite le piège de la carte postale, et finement réalisé par Vallée.

On reconnaît la signature du cinéaste de Café de Flore dans sa façon de manier habilement les ellipses, les flashbacks et le non-dit dans une mise en scène à la fois subtile et crue, où les brèves scènes de sexe, plus suggéré que montré, ne sont pas aseptisées comme c'est souvent le cas dans le cinéma américain.

C'est d'ailleurs l'un des facteurs qui rend le rôle «audacieux» pour Reese Witherspoon. On l'aperçoit seins nus à quelques reprises, ce qui est inhabituel pour une vedette hollywoodienne. Le reportage du collègue Marc-André Lussier, le week-end dernier, nous apprenait qu'elle avait même contacté son avocat pour s'assurer qu'il n'était pas contraire à son contrat qu'elle tourne en tenue d'Ève. C'est dire à quel point la girl next door veut se défaire de l'image que l'on se fait d'elle.

La comédienne avait déjà fait craquer le vernis en avril 2013 lorsque, arrêtée sur la route avec son mari, légèrement intoxiquée, elle avait demandé au policier qui l'avait interpellée: «Vous ne savez pas qui je suis?» Des dizaines de millions d'Américains l'ont bientôt su.

Cela aurait pu lui nuire et la rendre moins sympathique. Pas aux États-Unis, où certains deviennent célèbres grâce à des sex tapes et où l'authenticité, sous toutes ses formes, peut relancer une carrière. Il n'y a pas que le cinéma qui adore le contre-emploi.

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