Derrière les cotes d'écoute

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La ministre du Patrimoine, Shelly Glover, a déclaré en Chambre que les coupes à CBC/Radio-Canada étaient directement liées à la baisse des cotes d'écoute du diffuseur public.

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On sait que la course aux cotes d'écoute télévisuelles est économique. Plus une émission attire de téléspectateurs, plus elle permet à son diffuseur de réclamer des tarifs publicitaires élevés à ses annonceurs. Au détriment de ses compétiteurs.

Les «guerres» de cotes entre émissions diffusées à la même heure ont beau être ridicules, elles n'en sont pas moins l'assise du système de financement de notre télévision.

On sait cela. Ce que l'on sait moins, c'est à quel point cette course peut avoir des fondements idéologiques. Le confrère du Globe and Mail Konrad Yakabuski l'a rappelé samedi dans une chronique percutante.

La semaine dernière, la ministre du Patrimoine, Shelly Glover, a déclaré en Chambre que les coupes à CBC/Radio-Canada étaient directement liées à la baisse des cotes d'écoute du diffuseur public. Sa direction, a-t-elle laissé entendre, n'a qu'elle-même à blâmer pour les 1500 mises à pied (le quart des effectifs d'ici cinq ans) et les quelque 130 millions de compressions annoncés en avril.

Ce ne sont pas des déclarations à prendre à la légère. Radio-Canada n'est pas un média comme un autre. C'est un média qui nous appartient à tous, comme nos ressources naturelles en somme, et qu'on ne peut laisser le gouvernement tuer à petit feu.

Je l'ai souvent dit et je le répète: le diffuseur public court à sa perte en accordant trop d'importance aux cotes d'écoute. Son mandat est «d'informer, éclairer et divertir». Pas de générer des surplus.

La course aux cotes d'écoute, c'est le cancer qui guette Radio-Canada, qui menace sa pertinence, gangrène sa mission et hypothèque son avenir. Et c'est exactement pour cette raison que le gouvernement Harper y accorde autant d'importance.

En mettant de la pression sur le diffuseur public afin qu'il présente davantage d'émissions populaires - à défaut de quoi il subira d'autres coupes -, le gouvernement fait indirectement ce qu'il ne peut faire directement: il mine Radio-Canada dans ses fondements mêmes, au service de l'information, dans son mandat «d'informer et éclairer».

Le gouvernement conservateur, comme une succession de gouvernements précédents, s'applique sans gêne à faire couler le bateau radio-canadien, avec l'accord tacite de son capitaine, afin de mieux servir ses propres intérêts. Et il ne s'en cache même pas.

À la menace peu subtile de la ministre du Patrimoine se sont ajoutées récemment les déclarations de sénateurs conservateurs qui semblent remettre en question l'existence même du diffuseur public.

Devant un comité sénatorial, à la fin du mois d'octobre, le sénateur conservateur Léo Housakos a regretté que CBC/Radio-Canada diffuse «trop de nouvelles», n'obtienne pas assez de cotes d'écoute, ne génère pas assez de revenus et «gruge dans un budget obtenu des contribuables» (d'environ 1 milliard de dollars).

Le même sénateur s'était plaint il y a un an directement auprès du bureau du premier ministre d'avoir été éclaboussé par un reportage de Radio-Canada sur le financement illégal des partis politiques, après avoir été mis en cause par l'entrepreneur Lino Zambito.

En 2011, une discussion que Léo Housakos avait eue avec Tony Accurso à propos de la nomination d'un nouveau PDG du Port de Montréal avait également été dévoilée par un reportage de l'émission Enquête, dont les révélations ont largement contribué à la mise sur pied de la commission Charbonneau.

Enquête a d'ailleurs été durement touchée par les compressions annoncées par la direction de Radio-Canada en avril dernier. L'émission phare du réseau français, animée par Alain Gravel, a été amputée de trois journalistes et d'un réalisateur, dont les postes ont été abolis.

Konrad Yakabuski rapportait samedi qu'un autre sénateur conservateur s'est aussi récemment demandé si le diffuseur public avait véritablement besoin de correspondants à l'étranger. «Franchement, si j'ai envie de savoir ce qui se passe en Syrie, je peux aller à CTV ou Global pour l'apprendre», a déclaré Donald Plett.

On présume que l'avenir du Moyen-Orient - et la géopolitique mondiale de façon générale - n'intéresse pas le sénateur outre mesure. Même son ancien confrère Patrick Brazeau faisait preuve de plus de discernement au moment de son K.-O. technique contre Justin Trudeau.

J'en reviens aux cotes d'écoute. Le gouvernement conservateur prétend que CBC/Radio-Canada ne mérite pas son financement public s'il n'est pas plus populaire. Une manière fallacieuse de s'assurer que le diffuseur public accorde encore moins d'importance à l'information nationale et internationale - notamment aux enquêtes - au profit d'émissions de variétés, de téléromans et de concours de chant amateurs.

Ce n'est pas au Choc des générations, à Pour le plaisir ou à Un air de famille que Stephen Harper ou l'un de ses ministres risque de passer un mauvais quart d'heure en se faisant interroger sur les stratégies canadiennes en matière de réduction des gaz à effet de serre, les conséquences de l'exploitation des sables bitumineux en Alberta, le bien-fondé de l'intervention militaire en Irak ou du projet d'oléoduc de TransCanada dans le Bas-Saint-Laurent.

Je ne suis pas friand de théories du complot. Mais le gouvernement conservateur a tout intérêt à ce que des émissions de divertissement pullulent sur le réseau public. Et que l'on diffuse à peu de frais, le vendredi soir, la traduction française de la série américaine Vengeance plutôt que des émissions d'affaires publiques produites par des artisans de Radio-Canada.

Des émissions comme le magazine international Une heure sur Terre, qui aurait pu s'intéresser ces jours-ci aux politiques farouchement pro-israéliennes du gouvernement Harper. Ou un magazine d'information générale comme Après tout, c'est vendredi, animé par Anne-Marie Dussault, qui posait cette question au plus fort de la commission Charbonneau: «La corruption est-elle plus forte que la démocratie?»

Bonne question.

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