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Beyoncé et le féminisme sexy

Beyoncé lors de sa prestation aux MTV Video... (Photo: Reuters)

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Beyoncé lors de sa prestation aux MTV Video Music Awards le 24 août dernier.

Photo: Reuters

La plus récente vidéo virale du web montre une actrice inconnue, Shoshana Roberts, vêtue d'un simple jean et d'un t-shirt noir, dans les rues de New York. Elle ne dit rien, ne parle à personne et marche d'un pas décidé, filmée par une caméra cachée.

La vidéo a été vue plus de 15 millions de fois depuis qu'elle a été mise en ligne lundi. Produite par l'organisme citoyen Hollaback!, qui milite contre le harcèlement de rue, elle condense en deux minutes dix heures d'une promenade où la jeune femme a été abordée, sifflée et draguée plus d'une centaine de fois par des hommes de tous âges dans différents quartiers de Manhattan.

On y voit l'actrice se faire reluquer les fesses et les seins à répétition, être suivie longtemps par le même homme, se faire appeler «sweetie» par-ci et par-là, se faire demander de sourire, de donner son numéro de téléphone, de remercier ceux qui lui font des compliments. Alors qu'elle n'a rien demandé à personne. Une illustration du machisme ordinaire, dans une ville qui n'est pas particulièrement reconnue pour son machisme. (Non, il n'y a pas qu'en Belgique - où un film semblable a été réalisé en 2012 - qu'il y a des machos. Eh oui, on s'en doutait!)

Selon Hollaback!, qui a des militants et une antenne à Montréal, Shoshana Roberts a fait l'objet cette semaine de menaces de mort et de viol. «Quand les femmes réclament du changement, elles sont confrontées à des demandes violentes pour qu'elles gardent le silence», écrivait hier l'organisme sur son site web.

J'ai évidemment pensé aux révélations sordides des derniers jours, de plus en plus accablantes pour Jian Ghomeshi, que près d'une dizaine de femmes (au moment d'écrire ces lignes) dépeignent comme un agresseur, avec des récits qui laissent peu de place à l'équivoque. Certaines disent avoir eu peur de porter plainte, craignant les représailles des nombreux admirateurs de l'animateur sur le web (il a plus de 280 000 abonnés sur Twitter). Quand une actrice dit avoir été menacée de mort pour avoir marché silencieusement dans les rues de New York, on peut les comprendre.

En voyant les t-shirts de la campagne contre de harcèlement de rue de Hollaback!, en tailles pour hommes et pour femmes, j'ai aussi pensé au récent débat entourant la campagne onusienne «HeForShe», portée par l'actrice Emma Watson, elle-même victime d'intimidation sur les réseaux sociaux.

Si Emma Watson encourage les hommes à afficher leur soutien au féminisme, n'est-ce pas une bonne nouvelle? Y a-t-il des sous-formes de féminisme, moins acceptables que le féminisme dit «pur et dur»? Celui des hommes en particulier, qui ont de manière générale une situation plus enviable que les femmes dans notre société patriarcale?

Peut-on légitimement se déclarer féministe quand on est un homme, sans sembler vouloir s'approprier le combat des autres? Qui a le droit de se réclamer féministe? Je me pose aussi la question depuis les plus récentes déclarations d'Annie Lennox, ex-chanteuse de Eurythmics, à propos de Beyoncé Knowles.

Annie Lennox se questionnait en entrevue la semaine dernière à la radio publique américaine NPR sur la contradiction qu'elle perçoit dans l'hypersexualisation de Beyoncé et ses récentes prises de position féministes. «Le twerk [une danse suggérant l'acte sexuel] n'est pas du féminisme», a déclaré la chanteuse écossaise.

Le mois dernier, elle avait aussi taxé Beyoncé de «pseudo-féministe» («feminism light») après sa prestation controversée aux MTV Video Music Awards. Queen Bey, comme la surnomment ses admirateurs, y avait interprété la chanson Flawless, sous le mot «Feminism» inscrit au néon, en justaucorps argenté, dansant de manière suggestive.

Le paradoxe ne se trouve pas, à mon sens, comme l'estime Annie Lennox, dans le fait que Beyoncé propose un «mauvais exemple» de ce qu'est le féminisme aux filles parce qu'elle affiche fièrement son sex appeal. Il se trouve ailleurs.

Dans le fait qu'elle traite d'autres femmes de «salopes» dans FlawlessBow Down Bitches»; Prosternez-vous, salopes), tout en y intégrant des extraits d'un discours de l'écrivaine féministe nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Ou dans le fait qu'elle ait signé en début d'année un texte intitulé «L'égalité des sexes est un mythe», mais enjoint les femmes à se trouver au plus vite un mari (comme elle, qui a nommé sa dernière tournée Mrs. Carter, le patronyme de son influent époux Jay-Z).

Est-ce que ces paradoxes suffisent à discréditer le féminisme de Beyoncé? Est-ce que son «féminisme sexy» est moins valable que le «féminisme hip-hop» de Lauryn Hill? On ne remettait pas en question, il y a 30 ans, l'authenticité du «girl power» de Madonna lorsqu'elle chantait en lingerie de dentelle et portait une ceinture «Boy Toy». On ne remet pas davantage en question celui de Lena Dunham, qui traite abondamment de sexualité dans sa série télé Girls.

Certes, Beyoncé ne pratique pas le féminisme de la même manière que Gloria Steinem ou Françoise David. Mais elle rejoint par sa musique populaire des millions d'admirateurs qu'elle a choisi de sensibiliser au féminisme, à une époque où le terme a une connotation péjorative pour bien des jeunes femmes. Si Beyoncé, malgré ses contradictions, leur dit que le féminisme est important et nécessaire, tant mieux, non?

Cela n'empêche pas de s'intéresser à la réelle valeur féministe du «twerking» - la réappropriation ou la reproduction d'archétypes machos? - comme le fait Annie Lennox, qui condamnait l'an dernier cette pratique chez les chanteuses Miley Cyrus et Rihanna.

Elle sera peut-être mécontente d'apprendre que, la semaine dernière, l'Université du Texas à Austin a annoncé pour le printemps prochain l'ajout à son programme d'études afro-américaines un cours intitulé «Beyoncé Feminism, Rihanna Womanism» (le féminisme de Beyoncé, le féminisme «black» de Rihanna).

Matière à réflexion, la prochaine fois que vous vous ferez siffler - ou serez tenté de draguer une inconnue - dans la rue.




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