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On ne connaît pas la vérité

Jian Ghomeshi... (Photo: archives La Presse Canadienne)

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Jian Ghomeshi

Photo: archives La Presse Canadienne

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Il était la tête d'affiche de la CBC. Le plus populaire animateur de la radio nationale, a mari usque ad mare. L'émission Q, qu'il animait depuis huit ans à Radio One, était la perle du réseau public. Retransmise dans quelque 180 chaînes aux États-Unis, elle avait été sacrée «meilleure nouvelle émission culturelle à la radio en Amérique du Nord» par le Washington Post.

Les plus grands artistes s'arrêtaient à son micro: Paul McCartney, Salman Rushdie, Neil Young, Woody Allen, Joni Mitchell, Leonard Cohen. Ses longues entrevues étaient toujours intéressantes, comme du reste ses courts éditoriaux, en début d'émission.

Jian Ghomeshi avait la CBC tatouée sur le coeur. Son image était placardée sur le quartier général de la Société d'État à Toronto. Auteur d'un best-seller, 1982, récit autobiographique d'un adolescent d'origine iranienne qui rêve de devenir David Bowie, il avait aussi été chanteur du groupe Moxy Früvous, au début des années 90. Il avait conservé son aura de rock star.

L'automne dernier, invité à son émission enregistrée devant public au théâtre Olympia, j'étais resté bouche bée devant l'accueil que lui avait réservé la salle archicomble. Cris de femmes en pâmoison, applaudissements à tout rompre, puis silence religieux au moment de boire les paroles de l'idole. Démiurge parmi ses disciples.

Je l'écris au passé, comme s'il n'était plus. Comme s'il avait disparu. À l'instar de son père, décédé au début du mois. Jian Ghomeshi, dans la fleur de l'âge, au sommet de sa carrière, a été congédié par la CBC le week-end dernier. Pour une histoire sordide, dont faisait état hier une enquête accablante du Toronto Star et que l'animateur a lui-même évoquée dimanche sur Facebook.

Une triste histoire qui pose une panoplie de questions complexes: sur la distinction à faire entre vie privée et vie publique, intérêt public et respect de la vie privée, pratiques sexuelles agressives et agression sexuelle, consentement éclairé et forcé. En jeu, la réputation d'un homme, celle de son employeur, et celle d'un journal qui n'est pas reconnu pour verser dans le sensationnalisme.

Le Toronto Star rapportait hier avoir interviewé à plusieurs reprises, depuis le printemps, trois femmes, toutes dans la vingtaine, qui disent avoir été victimes de violence pendant des rapports sexuels avec Ghomeshi. Elles disent avoir été frappées à coups de poing, giflées, mordues, étouffées, étranglées jusqu'à presque perdre connaissance par l'animateur et insultées durant et après leurs ébats.

Sur Facebook, l'animateur s'est déclaré victime d'une campagne diffamatoire orchestrée par une ex-maîtresse amère qui aurait embrigadé d'autres femmes. S'il admet être un amateur de sadomasochisme et de jeux de rôles de domination («une version légère de Fifty Shades of Grey», dit-il), il estime avoir été congédié injustement par la CBC pour des motifs liés à sa vie privée et veut poursuivre son ex-employeur pour 50 millions de dollars.

La défense de Ghomeshi repose sur le flou entourant le consentement dans des rapports de sadomasochisme. Il jure n'avoir eu que des relations consensuelles. Ses victimes présumées ne sont pas d'accord. Elles refusent de s'identifier et n'ont pas déposé de plainte auprès des autorités policières ou judiciaires, disant avoir peur d'être harcelées sur le web par les admirateurs de l'animateur.

Dans une lettre publiée hier, l'éditeur du Toronto Star a précisé que son journal n'avait pas eu l'intention de publier ces allégations, faute de preuves quant à leur véracité, mais que le congédiement et les déclarations de Ghomeshi sur Facebook avaient rendu ces témoignages d'intérêt public.

Jian Ghomeshi, beau, brillant, charmant, profitait pleinement, à 47 ans, de son statut de vedette pour fréquenter des femmes de 20 ans ses cadettes. Des admiratrices, sur lesquelles il avait sans doute un ascendant, à qui il proposait des rendez-vous sur Facebook, et plus si affinités.

Je suis d'accord avec lui que ce qui se passe dans la chambre à coucher entre deux adultes consentants devrait leur appartenir. Les jeux sexuels, les jeux de rôles, les coups de cravache: à chacun ses fantasmes. Les pratiques sadomasochistes se sont certainement démocratisées ces dernières années. Ce n'est pas pour rien que Fifty Shades of Grey est un best-seller un peu partout en Occident. Certainement pas parce que c'est de la grande littérature.

La difficulté dans cette affaire est de déterminer ce qui constitue un consentement libre et éclairé dans un cadre où les partenaires s'adonnent à des activités comportant intrinsèquement un degré de violence. Qu'est-ce qu'aller trop loin dans le sadomasochisme, le bondage et la domination? Le consentement du début est-il une licence pour ce qui se passe par la suite?

Il serait facile, à la lumière des allégations rapportées hier par le Toronto Star, de condamner Jian Ghomeshi avant même qu'il ne soit jugé (il ne fait l'objet, je le rappelle, d'aucune accusation formelle). Le quotidien torontois estimait la semaine dernière que ces informations n'étaient pas assez probantes pour être publiées, mais a depuis changé son fusil d'épaule.

Bien des victimes d'agressions sexuelles refusent de témoigner, pour toutes sortes de raisons. Les victimes présumées de Jian Ghomeshi ont forcément le droit au bénéfice du doute. Si Jian Ghomeshi a dû par la force des choses, conseillé par une firme de relations publiques, afficher son inclination pour le sadomasochisme - afin d'étayer sa défense sur le flou entourant le consentement - , on ne peut en dire autant des femmes interviewées par le Star. Elles semblent avoir été conviées à un rendez-vous galant qui n'avait de galant que les apparences.

À la lumière de ce que rapporte le Star, il faut être un adepte de théories du complot - ou avoir vu dans Gone Girl un scénario plausible - pour croire que toute cette histoire a été orchestrée par une ex-maîtresse diabolique qui aurait convaincu deux autres femmes dans son plan machiavélique. Sauf que le quotidien torontois reconnaît lui-même qu'il ne peut faire la preuve irréfutable de ce qu'avancent ses sources.

La CBC a-t-elle, comme le prétend son ancien animateur, agit de manière hâtive et démesurée afin de protéger sa propre réputation? On ose croire qu'elle n'aurait pas pris une décision aussi lourde de conséquences sans en mesurer les impacts (qu'elle connaissait forcément).

On ne connaît pas la vérité. C'est ou bien celle d'un animateur injustement congédié par un diffuseur frileux qui a eu peur de ternir son image. Ou celle de jeunes femmes agressées par une vedette médiatique au comportement autodestructeur, ayant mis en péril une brillante carrière en croyant profiter d'une sorte d'impunité.

D'une manière ou d'une autre, c'est une histoire triste à mourir.

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