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Pas dans mon iClaude

Le chanteur de U2, Bono, salue la foule... (PHOTO ARCHIVES REUTERS)

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Le chanteur de U2, Bono, salue la foule venue à la conférence d'Apple à Cupertino après avoir interprété l'une des nouvelles chansons du groupe.

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C'est le cadeau dont on ne veut pas. Le gâteau aux fruits confits du temps des Fêtes, avec des cerises au marasquin vertes, que l'on s'empressera de donner au suivant, de l'autre côté de la famille.

Mardi soir, dans ma discothèque iTunes, gracieuseté d'Apple et de son service «iClaude» (iCloud prononcé par mes garçons), est apparu sans que je n'en exprime le moindre souhait le nouveau disque de U2, Songs of Innocence.

Ce n'était pas du tout innocent. Le lancement du 13e album de U2 a coïncidé avec celui en grande fanfare, mardi après-midi, des nouveaux produits d'Apple (dont ce nouvel iPhone censé remplacer mon citron de la cinquième génération, qui s'éteint dès les premières fraîcheurs de l'automne). Je m'égare.

Bono et consorts étaient les invités-surprises du grand pow-wow d'Apple. Des invités pas si «surprises» que ça d'ailleurs, lorsque l'on sait les liens qui les unissent à la célèbre marque depuis des années (le modèle iPod U2, notamment).

Je ne passerai pas par quatre chemins: j'ai autant envie et besoin en 2014 d'un nouvel album de U2 dans ma discothèque que d'une montre ou d'une calculatrice Texas Instruments.

Oui, je sais, U2 est une proie facile, et pas seulement en raison de la mauvaise teinture auburn de Bono. Son corporate rock, parfaitement calibré pour les radios commerciales destinées à un public de 7 à 77 ans, sied à merveille au plan de marketing de la plus riche entreprise de la planète.

U2 est un symbole. Celui du groupe rock aux racines punkisantes, qui s'est boursouflé avec les années. La nouvelle du lancement commun de son nouvel album et des produits d'Apple a forcément été accueillie avec beaucoup de dérision. Le quotidien londonien The Guardian proposait mercredi 10 suggestions pour ce disque-dont-on-ne-veut-pas (s'en servir comme sonnerie de téléphone pour les gens que l'on déteste, le faire jouer en boucle dans une pièce pour punir les enfants, etc.).

Il est vrai que la musique de U2 a perdu son «edge» (s'cusez-la) des débuts, ce qui en fait la cible parfaite des railleries de toutes sortes. Les rockeurs irlandais sont perçus comme des millionnaires repus. L'équivalent pour la génération X des Rolling Stones pour les baby-boomers. Une machine distributrice de vieux hits qui traîne son grand cirque spectaculaire de ville en ville, sans un album marquant depuis deux décennies.

Si Apple voulait faire la démonstration de son goût pour l'avant-garde musicale, c'est évidemment raté. Ce n'est manifestement pas le cas. Son association avec U2 illustre surtout à quel point l'entreprise ratisse le plus large possible, ayant elle-même perdu son esprit «alternatif» des débuts. Qui se ressemble s'assemble.

Je comprends bien sûr la stratégie derrière cette alliance commerciale pour U2. Ses disques (comme ceux des autres) ne se vendent plus comme avant; ils sont devenus essentiellement des cartes de visite pour la vente de billets de spectacles et de produits dérivés. «Voilà qui en dit long sur la valeur marchande de la musique enregistrée en 2014», a écrit avec raison mon collègue Alain Brunet mercredi.

La valeur à la fois marchande et artistique de Songs of Innocence n'est d'ailleurs pas évidente, sans vouloir accabler davantage U2. Le premier extrait du disque, The Miracle (of Joey Ramone), ne sonne pas punk pour deux sous. L'album, ni bon ni mauvais, correspond à ce que l'on peut s'attendre de U2 en 2014. Du rock qui pastiche les vieilles recettes du groupe, avec quelques mélodies bien tournées et des hooks de guitare parfois inspirés. Rien de transcendant et surtout, de bien original.

Plusieurs ont été mécontents de découvrir qu'on leur avait en quelque sorte «imposé» cette oeuvre, qu'Apple dit avoir achetée à U2 pour remercier tous les clients d'iTunes (plus ou moins un demi-milliard de personnes dans 119 pays). Je les comprends. Je préfère moi aussi gérer seul ma discothèque, sans avoir l'impression qu'on y ajoute des disques à mon insu.

Ce type de marketing agressif et intrusif me rappelle toutes ces entreprises de services, bancaires notamment, qui nous sollicitent sans cesse pour nous offrir «gratuitement» une assurance ou une marge de crédit que l'on pourra annuler à notre guise quand la période d'essai sera terminée. En guise d'illustration, cette authentique conversation téléphonique récente:

«Donc, j'ai votre accord, M. Cassivi?

- Euh... Non!

- C'est gratuit, il n'y a aucune obligation de votre part, vous serez mieux protégé.

- Non merci!

- Vous recevrez sans frais la trousse dès la semaine prochaine.»

J'en conviens, recevoir gratuitement le nouveau disque de U2 dans sa discothèque iTunes n'est pas la fin du monde. Cela ne constitue pas à proprement dire une violation de la vie privée ni du droit de disposer comme on l'entend des chansons d'un groupe qu'on vénérait à 12 ans, au sens strict de la Charte canadienne des droits et libertés.

Reste une question de principe. Celui, j'oserais dire, de ne pas être soumis sans son consentement aux diktats du commerce. Ce n'est pas rien quand on y pense.




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