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La boucle d'or

Xavier Dolan dans les bras de la réalisatrice... (Photo: AFP)

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Xavier Dolan dans les bras de la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion, présidente du jury à Cannes.

Photo: AFP

L'image restera gravée dans l'histoire de ce 67e Festival de Cannes. Xavier Dolan en pleurs, enlaçant Jane Campion sur scène, après lui avoir déclaré que La leçon de piano est le film qui l'a inspiré à faire du cinéma.

Au cocktail dînatoire du palmarès, quelques heures plus tard, Dolan a été longuement applaudi et aussitôt assailli de toutes parts. Un «selfie» à gauche avec un admirateur, des félicitations à droite de l'ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, des huiles qui font la file pour le saluer.

Tout le monde se l'arrachait. Entre le moment où il a reçu son Prix du jury et la conférence de presse des lauréats une heure plus tard, Xavier Dolan a donné une soixantaine d'entrevues à des médias de toutes sortes: radios, journaux, télés...

Je l'ai aperçu pendant le tourbillon médiatique, après la conférence, se réfugiant dans un ascenseur avec son attachée de presse. Il était blanc comme un drap. «On se voit à la soirée?» qu'il m'a demandé en me voyant en complet bleu, plus fripé que jamais. «Je serai ton ombre» que je lui ai répondu.

Vers minuit, au cocktail du palmarès, je l'ai croisé du regard. Il étouffait d'affection, cherchait de l'air, noyé par le trop-plein d'amour. «Il faut que je sorte d'ici. Suis-moi», m'a-t-il dit, quittant en coup de vent, sans plus de cérémonial.

Je me suis retrouvé dans un ascenseur avec lui, son amie - l'actrice française Géraldine Pailhas - et l'acteur allemand Daniel Brühl, qui lui avait remis plus tôt son Prix du jury, ex aequo avec Jean-Luc Godard. «Je vous ai adoré dans Rush!», a lancé un admirateur à Brühl, à sa sortie de l'ascenseur.

La ronde des selfies s'est poursuivie. Dolan s'y est prêté de bonne grâce. De vrais photographes l'attendaient à la sortie des artistes. Une voiture du Festival aussi. Je suis resté en retrait pendant que les stars baignaient dans les flashes. «Vous avez parlé pour notre génération. Vous êtes notre source d'inspiration», lui a confié un jeune homme, ému par son discours de remerciements.

Ce discours, il l'avait écrit d'avance pour ne pas être pris au dépourvu. Il l'a modifié samedi, au milieu de l'après-midi, lorsque son entourage lui a laissé entendre que Mommy n'aurait pas la Palme (remise en soirée au remarquable Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan). Le prix ultime hors de portée, il a rédigé un texte de circonstances, plus concis. Un discours émouvant, qui n'a laissé personne indifférent.

Sa déception au moment de l'annonce était pourtant palpable. Comme celle de plusieurs journalistes dans la salle de presse, souhaitant entendre son nom appelé plus tard pendant la cérémonie. Lui-même espérait probablement le Grand Prix, remis à un film italien, Le Meraviglie, jugé par la plupart inférieur à Mommy. Il aurait peut-être même préféré recevoir le Prix de la mise en scène plutôt que de partager le Prix du jury.

Avec son franc-parler habituel - et l'insolence de son talent prodigieux -, il ne s'est pas défilé lorsqu'on lui a demandé, en conférence de presse, s'il était déçu de ne pas avoir obtenu cette Palme d'or que plusieurs - dans les médias français en particulier - lui promettaient depuis quelques jours.

Évidemment qu'il était déçu. Il n'avait pu faire autrement que d'y rêver. «Mais ce qui me fait le plus plaisir dans ce Prix du jury, c'est que c'est un prix coup de coeur», nous a-t-il confié dans la voiture, en route vers la fête privée donnée pour les lauréats et le jury au sélect Club Costes, sur le toit de l'hôtel Marriott.

Daniel Brühl ne l'écoutait pas; parlait au téléphone. Géraldine Pailhas lui disait à quel point être ainsi lié pour toujours dans l'histoire du cinéma à Godard était un honneur. J'ai osé lui dire que Ceylan n'avait pas volé sa Palme, pour que sa déception soit moins grande.

Les paparazzi nous attendaient devant l'hôtel. Dans le corridor menant au Costes, parmi la dizaine de portraits en format géant de stars du cinéma, il y avait celui de Xavier, à côté de ceux de Nicole Kidman et de Daniel Day-Lewis. Et on se demande encore, au Québec, si les médias québécois n'exagèrent pas sa notoriété en France...

«Je suis québécois», a-t-il pris le soin de préciser samedi en conférence de presse. Ce n'est pas un détail. Dolan a fait le choix de rester au Québec alors que la France lui ouvre grand les bras. Il a déjà été trois fois finaliste au César du meilleur film étranger. L'accueil critique réservé à Mommy est en France d'un enthousiasme hors du commun, des magazines spécialisés jusqu'aux quotidiens populaires.

Il est entré dans la cour des grands avec un coup d'éclat. Ce ne sera certainement pas le dernier. N'en déplaise à tous ceux qui, chez nous, méprisent son succès et son ambition. Dolan n'a pas peur d'être lui-même ni du joual coloré qui infuse ses films de réalisme. Il est le porte-étendard d'une génération décomplexée. Aux antipodes de celle, colonisée, de Denise Bombardier, prête à gommer sa québécitude, à renier ses origines, pour tenter de plaire à l'intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés.

Elle n'est pas d'or, mais Dolan a remporté la Palme des coeurs. C'est un cliché, mais c'est vrai. Mommy fut «l'événement» de ce Festival de Cannes. Aucun film n'a fait l'objet de plus de discussions pendant la conférence de presse du jury samedi.

«I will see you at the Oscars!», a dit Jane Campion à Anne Dorval en l'apercevant à la fête donnée par Albane Cleret au Costes. «I loved Mommy», avait-elle déclaré plus tôt en conférence de presse. L'actrice québécoise ne l'a pas entendue lui faire ce compliment. C'est sa fille qui le lui a fait remarquer dans la foulée.

Xavier était toujours aussi sollicité. On se reverra à L.A., lui a dit un ami français; on se retrouvera à New York, lui a promis un autre. Le jury occupait une grande banquette. Gael Garcia Bernal riait. Sofia Coppola était toujours aussi impassible. Suzanne Clément s'amusait du spectacle de cette fête glamour, tranchant avec l'ambiance «eurotrash» de la Croisette.

Xavier est venu nous faire ses adieux. Il était près de 2h du matin. Son vol quittait Nice à 7h. Il n'avait pas préparé sa valise. «J'ai tellement hâte d'être à Montréal!» Une demi-heure plus tard, il n'était toujours pas parti. On le cherchait. Sa voiture l'attendait. La fille d'Anne l'a aperçu au loin, près du bar, sous les étoiles. Il enlaçait une femme aux longs cheveux argentés. Bouclant la boucle avec Jane Campion.

Le palmarès 2014

Palme d'or : Winter Sleep, du Turc Nuri Bilge Ceylan

Grand Prix : Le Meraviglie, de l'Italienne Alice Rohrwacher

Prix d'interprétation féminine : l'Américaine Julianne Moore, pour son rôle dans Maps to the Stars, du Canadien David Cronenberg

Prix d'interprétation masculine : le Britannique Timothy Spall, pour son rôle dans Mr. Turner, du Britannique Mike Leigh

Prix de la mise de scène : l'Américain Bennett Miller pour Foxcatcher

Prix du scénario : Les Russes Andreï Zviaguintsev et Oleg Negin pour Leviathan

Prix du jury ex aequo : Mommy, du Québécois Xavier Dolan, et Adieu au langage, du Suisse Jean-Luc Godard

Caméra d'or : Party Girl, des Français Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis

Palme d'or du court métrage : Leidi, du Colombien Simon Mesa Soto

Ils ont dit

Le Prix du jury remporté par Xavier Dolan à Cannes a suscité une avalanche de réactions. Voici quelques commentaires émis par communiqué, sur les réseaux sociaux ou recueillis par La Presse.

DENIS VILLENEUVE, cinéaste (Enemy, Prisoners, Incendies)

«Xavier va toujours réussir sincèrement à m'impressionner. Ce qu'il a accompli à Cannes cette semaine relève de l'exploit pur. Par rapport à la palme, je me console en me disant que le cinéma de Xavier carbure aussi au désir et que Cannes vient seulement de rajouter de l'essence sur son feu. Le rêve de la palme demeure, juste plus vif. C'est peut être une bonne nouvelle pour nous cinéphiles, à long terme.»

PHILIPPE FALARDEAU, cinéaste (Monsieur Lazhar, C'est pas moi, je le jure!, Congorama)

«Xavier a de l'ambition et c'est très inspirant. Moi ça me fouette, et je ne suis pas le seul. Quoi qu'on pense de ses films, il est notre porte-étendard, notre capitaine Kirk. Il me fait penser à Freddy Mercury qui chante Don't Stop Me Now

RAFAËL OUELLET, réalisateur (Camion, New Denmark, Le cèdre penché)

«Gagner un tel prix me rendrait fou de joie. C'est un accomplissement énorme, un exploit! C'est très marquant. Comme cinéaste, cela m'encourage à voir grand et à faire plus grand. Xavier fait des films de deux heures et demie, il va chercher de grosses chansons, etc. Si cette façon de faire encourage notre cinématographie à aller plus loin, c'est parfait. Xavier pousse toujours plus loin et c'est comme ça que les grands films se sont faits. Il me stimule et me pousse dans ma création.»

MICHEL MARC BOUCHARD, coscénariste de Tom à la ferme et auteur de la pièce

«Ce résultat est absolument fascinant. Il y a quelques mois, nous étions à Venise où Tom à la ferme remportait le prix de la critique (FIPRESCI) et voilà Xavier à Cannes avec le Prix du jury. Il a réussi l'impossible et nous montre qu'il est devenu une figure incontournable du cinéma international. Je suis très fier de lui. Lorsque nous étions en route vers Venise, j'avais eu la chance de lire le scénario de Mommy et déjà, j'étais très ému de l'humanité de celui-ci. À mon sens, c'était alors le plus abouti des scénarios. Mille bravos!!!»

DENIS CODERRE, maire de Montréal

«Aujourd'hui, fierté et inspiration riment avec Xavier Dolan. Je suis fier du succès et du rayonnement de la nouvelle génération de cinéastes montréalais, dont fait partie le jeune réalisateur de Mommy. La reconnaissance d'artistes montréalais et de leurs films à l'étranger contribue au rayonnement de Montréal comme ville créative, métropole culturelle et centre international de production dans le domaine du cinéma et de l'audiovisuel.»

PHILIPPE COUILLARD, premier ministre du Québec

«Voir son film parmi les oeuvres couronnées par une distinction aussi prestigieuse constitue une véritable consécration pour un cinéaste et représente un rayonnement international inestimable pour notre nation. Il importe de mesurer l'envergure de ce prix remarquable dans la carrière de Xavier Dolan et dans l'histoire du cinéma québécois.»

Les lauréats québécois de la compétition officielle

1975 : Les ordres, Michel Brault, Prix de la mise en scène (ex aequo avec Section spéciale de Costa-Gavras)

1975 : J.A. Martin photographe, Jean Beaudin, Prix d'interprétation féminine à Monique Mercure (ex aequo avec Shelley Duvall pour Three Women)

1989 : Jésus de Montréal, Prix du jury

2003 : Les invasions barbares, Denys Arcand, Prix du scénario, Prix d'interprétation féminine à Marie-Josée Croze

2014 : Mommy, Xavier Dolan, Prix du jury (ex aequo avec Adieu au langage de Jean-Luc Godard)




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